Il nous a tant coûté, à tous les deux, de revenir jusqu’au portail de cette masure où nos ancêtres avaient honoré leurs lares, que la dernière hésitation tomba lorsque nous aperçûmes le grand tilleul, inchangé depuis toutes ces années et sous lequel il me sembla reconnaître la vieille table qui avait accueilli nos repas, nos jeux et aussi nos confidences.
Parmi d’autres cas subalternes, la littérature du XXème siècle connaît deux exemples remarquables de mémoire eidétique : le Funes de Borges et le Joueur d’échecs de Zweig. Du premier, nous dirons qu’il s’agit d’une créature fabuleuse élaborée dans la pure tradition de l’imaginaire borgésien ; l’immense mémoire d’Irénée Funes serait comme un récipient sans fond, un mémorandum perpétuel où tout nouveau souvenir viendrait s’ajouter à la somme inaltérable des précédents. Une pareille faculté, exprimée dans cet infini si cher à l’Argentin, ne saurait se rencontrer même dans l’hypermnésie la plus déclarée.