Il y avait cette mandorle en bois accrochée au mur de la chambre ; elle abritait une icône céphalophore qui semblait surgir d’un mauvais rêve, avec ses paupières mi-closes et son expression martyriale. On l’avait disposée juste au-dessus du lit, ainsi qu’il était d’usage dans les maisons pieuses ; mais ici, au lieu d’une Vierge à l’enfant ou d’un Christ en majesté, figurait une sainte morte portant sa tête comme un trophée, allégorie du triomphe de la foi sur le supplice.
Ce sont les Nouvelles Éditions Oswald (NEO) qui m’ont révélé Jean Ray alors que je n’en connaissais rien, sinon que sa postérité légitime l’érigeait en « digne successeur de Lovecraft en Europe » ou en « Edgar Poe belge ». Son recueil Le Carrousel des Maléfices (1) m’avait déjà étourdi par sa concision scrupuleuse, son vocabulaire choisi et aussi ce scientisme qui annonçait déjà l’émergence d’un fantastique « érudit ». Mais sans le savoir j’avais abordé le continent Ray par ses rives les moins attrayantes, car ce que j’allais découvrir, à la suite de cette frugale mise en bouche, n’avait de comparable qu’une immersion pétrifiante sous les glaces d’une banquise…
Il est des livres que l’on aime si absolument, d’un amour si exclusif, qu’on souhaiterait être seul à les avoir aimés, seul à les avoir lus. Le devoir de partage s’effacerait presque devant le plaisir égoïste de la possession.