« Avoir la passion de l’absence ne console pas d’exister, m’avez-vous dit ce jour-là. J’entends encore vos paroles, trop fidèlement peut-être, comme si vous veniez de les prononcer, alors qu’une éternité nous sépare de notre dernière rencontre.
C’est alors qu’il se mit à pleuvoir, au fond de la vallée où nous étions, par grosses gouttes d’abord indécises puis se resserrant jusqu’à cribler d’impacts le petit lac dont les eaux s’étaient brusquement obscurcies.
« Il ne suffit pas d’avoir traversé à pieds la péninsule de Yamal et mangé le renne avec le peuple des yourtes pour s’affranchir de l’insuffisance du réel. C’est ce pour quoi la littérature existe, il me semble. Vous connaissez Gautier comme je le connais ; à chaque fois qu’il nous fait l’honneur d’une visite, nous avons droit à une nouvelle fable… N’a-t-il pas affronté les neiges incarnates du Nordend par son ubac tant redouté, manquant d'y périr plusieurs fois ? N’a-t-il pas survécu à la lèpre ligneuse que l’on contracte dans les tourbières de l’ancienne Bessarabie, et aussi à la morsure présumée létale du latrodecte d’Argentine qui a pour habitude de se nicher dans les cols de chemise ?
« Le vieux chevrier d’Alzeta m’a parlé d’une époque où l’on ne bâtissait jamais en rase campagne, sinon des habitats précaires qu’on démantelait puis remontait d’une saison sur l’autre. Pourtant, il y avait à Fundali un hameau que les archives documentent depuis le bas Moyen Âge ; ceci s’explique, me raconta-t-il, par un contexte de relégation lié à une interminable vendetta.