Le jour où le Muet aménagea une grille à l’entrée de son domaine, le monde qu’il avait enfermé dehors, plutôt que de s’en offusquer, apprit à s’en réjouir et à l’oublier. Au bout d’un temps, le cadenas qui armait la chaîne se montra rétif, refusant même la clef ; le vernis des barreaux se cloqua et s’écailla, ouvrant sur le fer nu de longues plaies brunes. D’hargneux ronciers, enjambant les murailles, obstruant ponceaux et buses, eurent raison de cet accès que nul n’empruntait plus, de sorte qu’en quelques mois, on vit croître un épais maquis là où, jadis, les usagers du lieu faisaient passer leurs carrioles et leurs âmes soucieuses.
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La pièce possède une seule porte qui la sépare d’une autre, laissée dans l’ombre. Cette dernière est peut-être identique, mais depuis là où vous êtes, impossible de le savoir. Pour s’en assurer, il faut franchir le pas, et c’est en posant votre pied sur la barre de seuil que le bois grince et craque, remplissant la pièce obscure d’un écho interminable qui vous renseigne maintenant sur ses dimensions insoupçonnées. Elle paraît si vaste — si follement vaste — que rien en elle ne stimule votre désir d’y pénétrer ; alors vous restez sur le seuil, immobile et interdit.
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01.
Un filet d’air, dénonçant la fraîcheur de l’aube, accompagna le réveil de Soraya en ce lieu qu’elle ne reconnaissait pas. Se réveiller ailleurs que chez elle, sans raison ni souvenir, lui coûta d’abord une grande confusion, mais pour ne pas céder à la panique, elle préféra se convaincre que le sommeil la retenait encore dans un songe, depuis le duvet qu’elle n’avait pas quitté, et curieuse de savoir quel libre arbitre son rêve allait lui accorder, elle se leva en toute confiance dans le clair-obscur de cette chambre dotée de hautes baies vitrées qui donnaient sur la forêt et par lesquelles le nouveau jour versait ses premières clartés. […]
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Sur le cadran de la montre qu’Erwan Todt avait achetée aux puces, on pouvait voir une petite loupe en lieu et place du chiffre six, qui grossissait un symbole ne ressemblant à aucun autre, une sorte de signe cabalistique appartenant à un système inconnu. Erwan avait extorqué cette modeste Aeterna des années soixante contre une dizaine de schillings à un bateleur de la Haute-Carniole qui venait régulièrement vendre ses brimborions dans la foire du bourg. Le symbole changeait par intervalles irréguliers et de façon apparemment aléatoire, tantôt en journée, tantôt la nuit, si bien qu’Erwan finit par ne plus en faire cas et oublier cette bizarrerie, d’autant que la montre fonctionnait à merveille.
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Jusqu’à l’aube de ses vingt-six ans, Odile C. mena la vie ordinaire d’une employée de bureau assez discrète, soucieuse de ne nuire à personne. Un soir, tandis qu’elle s’apprêtait à quitter son lieu de travail, un étourdissement la précipita au sol et elle perdit connaissance. Sa collègue, qui la découvrit inanimée, alerta aussitôt les secours, et on la conduisit d’urgence vers l’hôpital le plus proche, où un diagnostic de rupture d’anévrisme fut posé, ce que confirmera l’imagerie. L’épanchement de l’hémorragie permit de stabiliser son état, si bien qu’elle rouvrit les yeux après trente heures de coma et le premier regard qu’elle croisa fut celui du docteur F., chef du service de neurologie, qui s’empressa de lui destiner quelques paroles rassérénantes.
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