Le son du nafir
« Il existe un objet, nous dit Raphaël en montrant la dune, dont la surface est infinie mais dont le volume ne l’est pas… »
Anne me jette un regard entendu. Pour avoir épuisé tous les paradoxes de ce monde, nous savons bien à quoi il fait allusion : une aberration rangée parmi les impossibles que seul l’imaginaire d’un fou peut concevoir. Malgré tout, nous décidons de le suivre lorsqu’il se met en marche dans la direction qu’il nous a indiquée.
Chacun de nos pas soulève une écharpe de sable que l’alizé emporte vers l’étang, et le soleil pélagique, déjà très bas, rougeoie telle une escarboucle sur ces écueils de basalte que l’on nomme Moines. Il n’y a pas de noir plus profond que celui du basalte détrempé, même quand la lumière du soir s’y invite.
À mi-chemin, Anne se tourne vers moi ; je goûte l’indigo de l’horizon miroitant à ses yeux, comme j’ai vu se refléter l’avenir dans les yeux de la Sibylle, deux mille ans plus tôt.
« À quoi bon se souvenir des choses non encore advenues ? soupira-t-elle. Faut-il que toi, la Mémoire, tu saches déjà ce que le ciel nous réserve, sans perdre la raison ? »
J’accueille son reproche avec l’équanimité que requiert la circonstance. Sait-elle seulement ce qu’éprouve un nostalgique de la fin des temps ? Comprend-elle que l’avoir vécue et la revivre continument ouvre un enfer inconnu des mortels, portant le nom d’Éternité ?
Raphaël nous invite à le rejoindre sur la crête de la dune. Le spectacle qui nous y attend défie mes réminiscences les plus insensées : suspendue dans les airs, une salpinx monumentale se dresse au milieu du ciel comme un pal d’airain, pavillon vers le bas, tuyau droit perforant l’éther céleste. Incrédule, Anne me prend par le bras ; elle voudrait articuler une phrase, mais sa bouche reste ouverte sur une exclamation muette.
« Ce nafir est conçu d’asymptotes ! se récrie Raphaël. Vous pourriez en longer le tube sans jamais en atteindre l’extrémité, et pourtant le volume d’air qu’il contient est parfaitement quantifiable, car à partir d’un certain point, son col se fait si étroit qu’il ne permet plus le passage de la moindre particule, aussi ténue soit-elle. »
À peine a-t-il prononcé ces derniers mots qu’un barrissement assourdissant s’échappe de la salpinx en répandant son écho jusqu’aux confins présumés de la plage et du monde. Depuis l’abîme, un corneur venait de sonner l’heure des justes.
Un éclair couleur de soufre embrase les nuages en grondant, avant qu’un déluge de feu ne s’abatte sur la mer qui crépite. De son bouillonnement s’élève une épaisse vapeur grise chargée d’empyreumes dont les effluves méphitiques nous atteignent rapidement.
L’eau, muée en lave, vitrifie le sable au contact du rivage ; son rouleau irrépressible poursuit sa route, incandescent, gagnant maintenant le pied de la dune qu’elle dévore en remontant vers nous, ridule après ridule…
Tandis que Raphaël ferme les yeux, Anne a renoncé à la peur et préfère regarder. ◼
♫ ©2009 Daina Dieva • Nakčia