La démonstration
Dans un article paru au bulletin de l’Institut Bárány en mars 2004, le professeur Lothar Győri délivrait, presque malgré lui, la démonstration de l’insolubilité d’une conjecture inscrite à la liste de Kopf-Goshen, prouesse qui lui aurait permis de candidater pour le prestigieux Prix Choreb. Mais en toute discrétion, quelques suspicieux de la Leibniz-Sozietät der Wissenschaft avaient entrepris de faire invalider ladite démonstration, croyant pouvoir y déceler une faille structurelle.
Ceci recouvrait en vérité un double objectif : d’abord, éviter que la dotation du prix (faramineuse en l’occurrence) revînt incidemment à un obscur logicien magyar, inconnu des académies de référence ; ensuite et surtout, prémunir la conjecture en question contre toute résolution avant qu’un autre problème, qui lui était consubstantiellement lié, ne fût élucidé en premier.
Cette exigence put paraître artificieuse aux yeux du profane, mais l’angoisse qu’avait fait naître la terrible nouvelle chez les initiés donnait la mesure du désastre vers lequel la théorie de Győri promettait de précipiter les mathématiques. Afin de ne pas revivre l’horreur que l’antinomie de Russell avait jetée sur les sciences dures au début du siècle dernier, il était absolument indispensable de faire précéder cette démonstration par une autre, sans quoi l’existence même de la notion de nombre serait récusée et, avec elle, l’arithmétique toute entière.
Étonnamment, nul parmi les contempteurs de Győri n’avait cru bon de se documenter sur lui, ni même d’essayer de l’approcher, ― jusqu’à ce que la Fondation Choreb fît savoir que Lothar Győri n’existait pas : c’était en fait le prête-nom d’une cellule de recherche sans identité véritable, administrée par un collège d’universitaires œuvrant en marge des instances officielles. La Fondation écarta aussitôt la candidature et referma silencieusement le dossier. Comme le collectif des contradicteurs n’avait pas davantage de légitimité, aucune plainte ne fut déposée ; tant et si bien qu’au bout de quelques temps, les deux officines tissèrent des liens secrets grâce à l’entremise d’un mathématicien hongrois installé en Allemagne.
En préalable à toute collaboration, il fut décrété sous la foi du serment que, quoi qu’il advînt des travaux réalisés, rien ne serait jamais divulgué si le premier problème n’était pas résolu avant le second. Les deux années qui suivirent accouchèrent de la certitude, tant redoutée, que la démonstration de l’équipe Győri s’avérait exacte, et l’absence d’une solution pour le problème initial plaçait l’intelligence du monde physique au bord de l’effondrement. Avant le printemps 2007, trois des dix scientifiques impliqués mirent fin à leurs jours. L’intermédiaire, qui avait convié les sept autres à une réunion de crise dans une résidence privée près de Linz, les supprima par balles après les avoir sédatés au thiopental lors de la collation du soir.
Acculé à la folie par la perspective de renvoyer les sciences à l’ère présocratique, il avait consigné ses dernières volontés dans un testament olographe qu’on retrouvera sur sa dépouille, au domicile de ses parents entre Heiligenkreuz et Körmend, où il s’était pendu, le 2 avril 2007. Le document précisait que les conclusions du collectif Győri avaient été mises en sûreté par ses soins sur un serveur web dont la localisation demeure indéterminée à ce jour, et qu’un logiciel de sa conception était d’ores et déjà programmé pour les diffuser in extenso aux adresses électroniques de toutes les facultés européennes, à une date connue de lui seul. ◼
♫ ©1974 Krzysztof Penderecki • Przebudzenie Jakuba