Le marché de Noël

Rédigé par Marc Bonnant - -

Pour être sûr de m’introduire au cœur de la scène sans me faire remarquer, je suis arrivé sur la place par cette petite perpendiculaire ombreuse où se trouvait, jadis, la gendarmerie. Affirmer que les lieux étaient noirs de monde serait mentir, mais malgré le mistral qui vivifiait l’air du soir, une belle affluence égayait les allées.

La première chose que j’aperçus, comme un cauchemar éveillé, fut cette vieille peau de <…> que je croyais morte de longue date, et qui, contre toute attente, avait encore réussi à arracher une licence pour exposer ses infâmes colifichets. En toute naïveté, je pensais qu’elle ne me reconnaîtrait pas. Bien à tort, évidemment. J’eus droit à quelques mots visqueux dès que je passai devant son chalet ; j’y répondis à peine, me souvenant du préjudice qu’elle m’avait causé, quinze ans plus tôt, en proclamant de par le peuple que nous fûmes amants. Si la calomnie avait un visage, elle aurait celui de cette empuse obscène ! Un nouvel effroi m’attendait dix mètres plus loin lorsque j’entrevis, à l’angle d’une distribution de vin chaud, deux gros barbus enlacés qui se donnaient la bise. « O amicacciu, chì piacè… » N’avaient-ils pas milité dans des camps opposés, aux dernières municipales, l’un jurant de dénoncer l’autre pour des faits de concussion, et l’autre menaçant l’un de l’expédier ad patres s’il le faisait ? Je crus que ces deux-là allaient s’embrasser à pleine bouche devant tout le monde, tellement leur sincère amitié était une joie pour les yeux. En poursuivant mon chemin vers l’église, je m’étranglai d’horreur quand je vis venir dans ma direction ce faquin de <…> qui fut mon banquier du temps où j’étais impécunieux. Il tenait à son bras une jolie gourgandine de trente ans sa cadette au moins, qui n’était pas sa fille, je puis le certifier. Comme il m’eût été insupportable de me confronter à sa gueule de chien écrasé, je changeai de trottoir sur-le-champ. Chaque homme a ses limites, voyez-vous… Mais le sort me poursuivait puisqu’incidemment je reconnus, parmi les musiciens d’un groupe qui se produisait sur la place, un pharisien de la même engeance, père de famille et mari modèle selon certains, que l’on soupçonnait pourtant d’entretenir une seconde épouse en Afrique lusitanienne, et peut-être aussi, auparavant, la fille d’un commerçant de la cité, mineure à l’époque… Esprit de Noël, quand tu nous tiens ! Un parfum de beignets gras et de sciacci cramés m’orienta vers un chalet devant lequel s’agitaient une tribu de marmousets indisciplinés et braillards, qu’un géniteur complètement débordé essayait de s’assujettir en vain. J’ai connu ce garçon par le passé, je n’ignore rien de sa vie chaotique et inutile. Parmi ses moufflets, aussi mal élevés que lui, il y en a un qui n’est pas le sien, et la ressemblance patente entre ce blondinet et un de mes amis proches, notable en renom, ne saurait tromper personne. Taisons cela, je vous prie ; n’ajoutons pas du malheur au malheur. C’est mon ami, vous comprenez… Il est marié désormais, et son épouse, ma foi, est mon amie aussi. Quelle femme exquise ! D’ailleurs, elle était chez moi hier encore ; mais taisons cela, vous dis-je. Je rebroussai chemin en me frayant un passage au milieu de la foule qui ne cessait de grossir, et tandis que je hâtais le pas pour m’en extraire, je me retrouvai bien vite, immanquablement, dans le dos de l’ignoble banquier, ― cet ancien commis aux écritures, cet orchidoclaste, ce tératoblastome ambulant, ce petit malfrat qu’une relation en haut lieu avait sauvé des gémonies en le lavant de tout soupçon dans une affaire de trafic d’armes où chacun le savait impliqué jusqu’au cou. Et soudain, alors que je me croyais prémuni contre le pire, il se retourna brusquement et décocha un clin d’œil en me lançant, goguenard : « Joyeux Noël ! » ◼