Le repaire
Il y avait cette mandorle en bois accrochée au mur de la chambre ; elle abritait une icône céphalophore qui semblait surgir d’un mauvais rêve, avec ses paupières mi-closes et son expression martyriale. On l’avait disposée juste au-dessus du lit, ainsi qu’il était d’usage dans les maisons pieuses ; mais ici, au lieu d’une Vierge à l’enfant ou d’un Christ en majesté, figurait une sainte morte portant sa tête comme un trophée, allégorie du triomphe de la foi sur le supplice.
Deux émotions concomitantes me traversèrent aussitôt. D’abord, ce visage m’en rappelait un autre, entrevu jadis sur le parvis d’un temple, à Cluj-Napoca : celui d’une moniale orthodoxe à la peau marmoréenne et au regard fixe, tenant ostensiblement contre son scapulaire un manifeste prosélyte rédigé en lettres de sang. Ensuite, je ne pus réprimer la désagréable impression que chaque recoin de cette demeure recélait une relique sacrée : les yeux de Lucie dans un tiroir, les mamelles d’Agathe sur une étagère, le cuir de Bartholomée suspendu à un cintre, les molaires d’Apolline au fond d’un cendrier… J’avais le sentiment que des morceaux de cadavres m’attendaient partout, impatients de châtier en moi l’impie, l’aveugle, le pauvre innocent qui avait renoncé au Mystère.
Te souviens-tu de la vieille écornifleuse aux bas reprisés qui vivait là avec son rejeton contrefait ? Nous étions saisis d’effroi lorsqu’on les voyait descendre la rue, brocs à la main, pour aller soustraire un peu d’eau à la fontaine de la cure. Pourtant, il n’y avait rien de mauvais chez ces gens. Rien de bon non plus ; juste la volonté de vivre différemment, à la manière d’antan. L’air imprégné de moisissure me fit tousser. J’entrouvris la fenêtre, mais ce fut pire encore : quelqu’un dans le voisinage brûlait du lentisque et d’épaisses fumées se répandaient jusque-là. Maintenant, une odeur d’encens pénétrait dans la pièce, se confondant au remugle. Tiens, regarde là-bas : près du lavoir, il y avait une cahute. Je sais que des Algériens y ont vécu ; a-t-on seulement gardé le souvenir de leur présence ? En fouillant dans les ruines, un jour, j’ai trouvé un bracelet montre ainsi qu’une capsule en cuivre jaune contenant un fragment de magnétite, luisant comme du mica. Un talisman, sans doute.
Et puis je suis presque certain que tu n’avais jamais remarqué le petit aqueduc qui dort dans le maquis, derrière la maison ! Il servait à acheminer l’eau du duit jusqu’à l’ancien bassin. Il n’y a plus, désormais, ni bassin ni duit ; rien que cet aqueduc obsolète dont le spectacle paraîtrait bizarre à n’importe qui. Bientôt, même cette maison paraîtra bizarre, comme toutes les choses qu’on abandonne et qui dépérissent, amputées de leur raison d’être. Comme cette céphalophorie dans sa mandorle en bois peint, si pittoresque, toutefois, qu’elle pourrait bien éperonner l’avidité du premier malandrin capable d’en supputer la valeur vénale.
J’entendis de la musique provenant d’un gramophone au rez-de-chaussée, une mélodie que je reconnus sans peine : c’était les Carpenters, une reprise d’un vieux tube des Herman’s Hermits. Notre oncle la faisait jouer sur le huit-pistes de son Aronde. Je m’en souviens…
Un bruit mat me fit sursauter : quelque chose semblait vouloir gravir les marches de l’escalier en se cognant aux murs. Quelque chose de lourd et d’indécis, dont l’ombre formidable commençait à noircir le seuil de la chambre. ◼