La dernière nuit
Lorsque je me fis conduire jusqu’à l’imposant portail de la propriété Veselý, j’ignorais que Jarmila Němec, régisseuse de l’agence du même nom, m’abandonnerait là, aux portes du domaine, non sans m’avoir confié aux bons soins d’un majordome à la figure cireuse qui nous y attendait, immobile, sous un parapluie irréprochablement assorti à sa longue gabardine noire. Bredouillant une fausse excuse, madame Němec ajouta avant de déguerpir que je n’aurai qu’à la joindre à son bureau, une fois la visite terminée, pour qu’elle vînt me récupérer au même endroit. Sur quoi, la Bentley repartit en trombe, me laissant là, un peu décontenancé, face à monsieur Horák, le domestique, qui, d’un geste ample, m’invita à le suivre. […]
Curieux ouvrage que ce portail en fonte bronzée, dans les motifs duquel on se prendrait à deviner quelque guivre ignivome ou toute autre bête sortie d’un traité d’héraldique. Le grincement sourd que rendirent ses gonds au moment où monsieur Horák l’entrouvrit se répandit dans les brumes du parc comme un râle de catarrheux. […]
Tandis que nous traversions le parc, le majordome prononça ces mots : « J’eusse espéré que Monsieur pût admirer les abords sous un franc soleil, même si les quelques rais qui percent la brume ne sont pas sans élégance… Aux dires de la tradition, ces grands frênes ont été plantés sous Joseph II pour assainir un vieux marécage qui s’étendait jusqu’au manoir. Leur belle constitution offre à penser que l’eau surabonde encore à leurs racines. Monsieur me pardonnera de le faire marcher cinq minutes de plus, mais il pourra ainsi se faire une opinion précise sur les jardins. » Je le rassurai d’emblée, en concédant que la beauté des lieux justifiait bien qu’on s’y attardât. […]
Le manoir Veselý apparut sans prévenir, au détour d’un boqueteau de feuillus. La drève venait mourir au pied d’un escalier cossu gagné par le lierre qui menait uniment jusqu’au perron. À la vue de cette façade aux ornements sévères, je ne pus réprimer un rapprochement immédiat avec de semblables demeures que la littérature fantastique et le romantisme noir avaient érigées profusément pour y abriter les drames que l’on sait, de la Maison Usher jusqu’à Malpertuis. Monsieur Horák me précéda en montant les marches, sans se hâter, et machinalement mon regard se porta sur une fenêtre de l’étage, à l’angle de laquelle je crus distinguer une silhouette que les plis d’un rideau obombraient. […]
Nous nous trouvâmes aussitôt sous le porche de l’entrée, et la porte monumentale, par son baroquisme outrancier, me fit l’effet d’une grille de chapelle funéraire telle que j’avais pu en observer, jadis, dans les cimetières de Silésie. D’un revers de bras, le valet des lieux en poussa le lourd battant qui disparut lentement dans l’ombre du vestibule. Il me pria d’entrer, ce que je fis, non sans éprouver alors un indicible oppressement. […]
Un long couloir nous conduisit dans le hall, sur les murs duquel se confrontaient trophées de chasse et portraits d’ancêtres. Il me sembla reconnaître, parmi les personnages de cette illustre galerie, le premier falckrabě des Veselý qui donna à la Couronne de Bohême une prestigieuse lignée de palatins. Entre les embus d’une huile pluriséculaire, le seigneur arborait une posture hiératique, coiffé de son heaume et dûment cuirassé, brandissant l’épée comme en campagne. « Je suis chargé de vous montrer toutes les pièces, m’avertit le majordome. Monsieur le Comte vous recevra en fin de parcours, dans ses appartements. » J’acquiesçai avec discipline, un peu surpris toutefois que le maître de maison ne daignât se montrer plus tôt. […]
« Vous n’imaginez pas combien de voïvodes et d’hospodars ont posé leur auguste séant sur ces cuirs ! » m’assura monsieur Horák lorsque nous pénétrâmes dans le salon d’agrément. Il s’agissait d’une antichambre de réception ainsi disposée qu’elle permettait aux visiteurs de prendre leurs aises en attendant d’être reçus. Cette pièce guindée aurait amplement fait office de salon principal chez le bourgeois ordinaire, mais à l’évidence ici la diversité des espaces à vivre autorisait une distribution hiérarchique des différents séjours, et ceci était le premier d’entre eux. […]
Le grand salon me coûta un étourdissement. Ses ouvertures ogivales, aussi hautes que des vitraux de cathédrale, comme ses plafonds à voûtes croisées, lui prêtaient des allures de temple ; mes yeux n’en finissaient plus de s’écarquiller pour tenter de scruter tous les détails que donnaient à voir le mobilier, les tentures murales, les étagères remplies de vélins précieux et les tapis anatoliens aux mille motifs enchâssés. « Voyez cette petite chaire, me fit remarquer le domestique en levant le menton. C’est depuis cette balustrade, improvisée en tribune, qu’au siècle dernier le président du Congrès panslave a harangué son état-major, réuni ici pour soutenir les revendications moraves ! » J’admets qu’à cet instant mon visage dut exprimer une sincère incrédulité, et de longues secondes s’écoulèrent avant que monsieur Horák me suggérât très urbainement de poursuivre notre périple. […]
Je pensais innocemment avoir consommé tout mon crédit d’épithètes laudatives en quittant le grand salon, mais le spectacle du péristyle au bassin ne put m’empêcher de distiller quelques louanges supplémentaires. « Ces bains constituent, après l’aile privée, l’espace le plus confidentiel de la maison… » susurra le majordome, en prenant garde que son sourire, par trop équivoque, n’insinuât rien de disconvenant sur les agissements intimes qui se tinrent ici. Il se contenta d’ajouter : « Madame la Comtesse privilégiait cette alcôve pour y recevoir ses amies. » […]
Ce qui fut la salle de la diète sous l’Ancien Régime devint, assez naturellement, la salle à manger du manoir, eu égard aux commodités qu’elle pourvoyait. Plafonds hauts et lustres gothiques, boiseries en ébène, soieries de céladon, argenterie estampillée et cristal de table, bougeoirs en maillechort, parquets bruts en vieux rouvre : rien ne manquait à la panoplie du décorum consulaire pour entourer les agapes d’une ambiance à la fois cérémonieuse et conviviale, sans déroger au climat d’ensemble de la demeure, fait d’éclairages tamisés et de tons livides, toujours respectueux de la circonstance. […]
Monsieur Horák montra une certaine émotion en me faisant découvrir les cuisines, repaire incontesté de la domesticité. C’était ici, auprès des fourneaux toujours chauds, que le sang du logis pulsait à bon rythme, déployant son réseau ancillaire jusqu’aux recoins les plus ténus, afin que rien de la vie du manoir ne fût ignoré de son personnel. Combien de manigances et de menées secrètes, combien de rumeurs et de conjectures furent rapportées dans les chuchotements de cet office aux accès très surveillés ! L’air y était encore tout imprégné du parfum délectable des mets qui avaient égayé les derniers rendez-vous prandiaux. […]
La voix de monsieur Horák se fit plus grave au moment de reprendre le couloir : « À cet escalier s’arrête le domaine profane. Nul n’accède aux étages sans y avoir été expressément convié. » De grandes fougères aigles, friandes de clair-obscur et de douceur, caressaient le galbe voluptueux des mains courantes, étrange échantillon d’euptéridaie conférant à cette échappée très austère des aspects subtilement sylvestres. Les pas que nous hasardâmes sur les marches exténuées firent geindre chacune d’elles. […]
Un sentiment inexprimable, curiosité et sidération entremêlées, me traversa brutalement à la vue de cette chambre à coucher que mon guide nommait « la chapelle nuptiale », compte tenu des hautes baies cintrées qui s’y alignaient en demi-cercle comme dans une abside. Le châlit massif, surmonté d’une tête en fer peint qu’un lacis de créatures ophidiennes décorait avec un baroquisme assommant, n’était pas sans évoquer, une fois de plus, certains ouvrages de forge empruntés à l’art funèbre. On ne s’attarda guère céans. […]
Presque contigüe, la seconde chambre arborait un grand lit dont la tête représentait, me sembla-t-il, une façade d’abbatiale gothique avec ses flèches de tourelles et ses arcs-boutants. À la faveur, peut-être, des fragrances de jasmin qu’elle embaumait, cette pièce me laissa une impression plus apaisée, ― jusqu’à ce que monsieur Horák me livrât le récit d’une légende pittoresque perpétuée par l’oralité : elle racontait qu’un jeune verrier de Dubňany, soupçonné de monnayer son savoir-faire à des artisans lorrains, fut emmuré vif dans une double cloison en briques pratiquée contre la paroi nord de cette chambre si raffinée… et le conteur d’insister qu’on lui avait arraché les yeux au préalable ! Je ne sais si le majordome voulut éprouver mon flegme proverbial en ajoutant que des travaux de rénovation réalisés dans les années vingt confirmèrent la présence de cette trappe, mais il renonça à me dire ce qu’on y avait découvert. […]
Quoique plutôt petite, la salle d’eau, admirablement orientée, arborait un raffinement exquis. Je fis toutefois remarquer à mon guide que le robinet de la baignoire gouttait, ce qui ne le déconcerta aucunement puisqu’il s’empressa de le resserrer d’un tournemain. « Je puis jurer, affirma-t-il, de l’avoir correctement fermé ce matin même, mais voyez-vous, les fantômes sont opiniâtres… » Il me fut impossible de savoir, à cet instant précis, s’il plaisantait ou non. […]
Le troisième niveau, réservé au seul maître des lieux, se gagnait au moyen d’un escalier dont la vis harmonieuse donnait sur une balustrade apparente ; mais monsieur Horák me confia qu’il existait un autre accès dérobé, depuis la bibliothèque, une sorte de poterne coupant les degrés inférieurs par un étroit colimaçon qui aboutissait au pied de la muraille ouest, à l’angle d’une ancienne douve. Il me paraissait impensable, en effet, que ce bel escalier constituât l’unique voie d’accès vers le dernier étage. […]
Sans trop exhiber ma satisfaction, je goûtai secrètement le privilège insigne d’être introduit dans le cabinet privé du Comte. L’endroit put faire rêver n’importe quel ascète porté à la passion des livres et du silence. Agencé sur deux niveaux dont le second rejoignait la bibliothèque par un jeu d’étroites coursives longeant les baies, ce bureau possédait ses propres rayonnages contenant pour l’essentiel des bréviaires et des compendiums, des dictionnaires et autres ouvrages d’étude, en somme tout ce que l’écrivain ou l’épistolaire exigeait de garder à portée de main. Un dossier ouvert dormait sur le maroquin de la table et j’eus la tentation de m’en approcher, mais le domestique, jugeant sans doute mon intérêt trop inquisiteur, me proposa de le suivre vers la dernière étape. […]
La question qui me vint aussitôt à l’esprit en découvrant la bibliothèque consistait à savoir comment une telle maison, aussi vaste fût-elle, pouvait contenir un ouvrage d’architecture aussi monumental réservé au seul hébergement des livres. Tout le reste me parut d’emblée minuscule, et j’entrevis dans cette disproportion non pas une anomalie mais au contraire la volonté manifeste d’affirmer la précellence de l’âme aux dépens de l’ordinaire. Le poids du savoir, érigé sous les dômes faîtiers, écrasant la termitière où se meut la piétaille… Quel symbole de majesté et d’arrogance ! Et ce galoubier aux dimensions improbables, invitant le ciel à l’intérieur du logis ! ― Je sursautai : quelque part en bas, probablement au rez-de-chaussée, l’airain d’une cloche sonna les dix-huit heures. Monsieur Horák attira mon attention sur le fait qu’il était temps de rejoindre le Comte dans son fumoir. […]
Circulaire et obscur, le fumoir était aménagé dans le corps d’une vieille tour à la charpente nue et aux murs percés d’une demi-douzaine d’arbalétrières. Depuis le couloir du grand salon, une porte à galandage déguisée en panneau d’armoire permettait d’y accéder discrètement. Le Comte Veselý me fit signe d’avancer, et chaque pas dans sa direction me fit prendre conscience que cet homme à la pâleur spectrale n’avait pas affronté la lumière du soleil depuis une éternité. « Désormais que vous connaissez cette maison mieux que moi-même, c’est à vous qu’il reviendrait de l’occuper ! » badina-t-il ; et il m’invita à m’asseoir, tandis que monsieur Horák nous servit le thé. « Je ne suis, m’empressai-je de préciser, que le fondé de pouvoir d’un acquéreur potentiel, monsieur le Comte. Et il ne fait aucun doute que mon rapport saura le décider toute affaire cessante. » Veselý me toisa avec circonspection. « Qui diable vous a fait croire que cette maison était à vendre ? » L’incompréhension me gagna. « Mais… balbutiai-je. L’annonce à l’agence Němec… ce rendez-vous… » Il leva la main en souriant. « Je vois. Dissipons ce malentendu. Pour le subterfuge, veuillez pardonner madame Němec, mais non moi. La Comtesse Veselý, jadis si entourée, réclame de la compagnie au tombeau. Vous ferez l’affaire ! Comme tous les manoirs de notre vieille Bohême, celui-ci possède sa crypte. Monsieur Horák ne l’a pas incluse dans sa visite, mais soyez-en sûr : vous aurez bien assez de temps pour en apprécier le confort… » C’est ainsi qu’à l’instant où l’opiacé qu’on avait malicieusement versé dans ma tasse commença à faire son œuvre, m’engourdissant peu à peu, je compris, avec horreur mais résignation, que la nuit approchante s’annonçait longue, supplicieuse, et qu’à l’aune de cette existence que je quittais, ce serait aussi la dernière. ◼
~ FIN ~
• Illustrations : ©Gothic Lifestyle