De amore æterno

Rédigé par Marc Bonnant - -

« La main de ton ami, ferme les doigts sur elle,
et serre-la si fort que le sang de ton cœur
y batte avec le sien au même rythme. »

Il semble que Baudelaire ait été séduit par cette sculpture d’Hébert, Et toujours ! Et jamais !, montrant une jeune grâce offerte à l’étreinte d’un revenant décharné sur la stèle même de celui-ci. Une charmante sculpture, écrira-t-il (« quoiqu’il soit douteux que le bourgeois et la bourgeoise en veuillent décorer leur boudoir »), en reconnaissant toutefois que cette œuvre très explicite, présentée au Salon de 1859, eût convenu à un usage funèbre si elle avait été élevée aux dimensions adéquates… Mais quelle œuvre saurait mieux relater les retrouvailles de deux amants enfin réunis dans la tombe ?

La représentation du couple dans l’art funéraire intéresse indifféremment toutes les époques et toutes les cultures, si bien qu’on la rencontre dès l’aube de la civilisation, en Mésopotamie ou en Asie, jusqu’à nos jours dans les cimetières qui nous sont familiers. Omnia vincit amor, assurait le poète ; nombre d’artistes (parfois célèbres) se sont exercés à en rendre l’évidence au moyen du marbre, du bronze ou de l’albâtre. Mais avant même d’exprimer le bonheur du rendez-vous d’outre-tombe, c’est la détresse du survivant qui, s’invitant implicitement dans la mise en scène, ravive en nous le souvenir d’Orphée bravant les Enfers pour en ramener Eurydice : désir irrésoluble de la résurrection, symbolisé ici par la pétrification des corps et des âmes.

Du Mausoleo de los amantes de Turuel au tombeau égyptien de Meretites et Kahai, ce panorama très sélectif propose de remonter le cours des siècles en mettant l’accent sur quelques expressions remarquables de l’amour éternel dans l’art funèbre. Même si la singularité de chacune de ces œuvres ne saurait être interprétée en dehors des contextes de leur époque respective, elles portent en commun cet appétit d’éternité auquel les hommes ont aspiré de tout temps. ◼

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Légendes et contextualisations des photographies ci-après :

00°) 
Pierre Eugène Emile Hébert, « Et Toujours! Et Jamais! » (ca. 1860)
Musée des Beaux-Arts de Montréal
Photo ©MBAM


Cf. https://fr.wikisource.org/wiki/Page%3ABaudelaire_-_Curiosit%C3%A9s_esth%C3%A9tiques_1868.djvu/358


01°)
Juan de Avalos, Mausoleo de los amantes (1955)
Église San Pedro (Teruel, Aragón)
Photo ©Pierre Goujet

« Que cuando el amor no es locura, no es amor », eût dit Calderon de la Barca. Car ici, du temps de Pierre le Catholique, l’amour précoce entre Diego Marcilla et Isabella de Segura trangressait l’ordre social, et il fallut à Diego cinq années de croisade pour prouver qu’il était digne de réclamer la main de la riche héritière. Mais à son retour, en 1217, le délai était échu et Isabella en avait épousé un autre. Diego en mourut, fou de chagrin, et lorsqu’Isabella alla veiller sa dépouille pour lui donner le baiser qu’elle lui avait refusé, elle mourut à son tour. De cette légende perpétuée depuis lors, le sculpteur Juan de Avalos conçut un mausolée présentant les deux amants réunis pour l’éternité. Dans le sarcophage, reposent deux corps découverts à San Pedro en 1555, que la croyance populaire eut tôt fait d’identifier comme ceux de Diego et d’Isabella.


02°) 
Riccardo Piter, "Gli Sposi" (1965), Monumento Moroni Scarneo
Cimitero Monumentale di Milano, Circondante di Ponente, spazio 208
Tombe de l’actrice Ilka Scarneo (aka Nella Regini), figurée avec son époux Giorgio Maroni
Photo ©Comune di Milano

Ilka Scarneo, connue sous le nom de scène de Nella Regini, était une actrice d’opérette dans les années vingt. C’était une femme d’une grande beauté, à tel point, dit-on, que le Duce lui-même n’y resta pas insensible. L’imprésario Carlo Lombardo en fit la diva des théâtres italiens, et son succès fut immédiat dans un climat où la légèreté de l’opérette répondait aux exigences du public. À l’apogée de sa carrière en 1929, elle quitta la scène pour se consacrer à son époux, l’industriel Giorgio Maroni. Le sculpteur Riccardo Piter la fait reposer à côté de celui-ci, dans une œuvre émouvante et sobre. Ilka et Giorgio se tiennent la main, et à l’instar des amants de Turuel, ils ont leurs visages tournés l’un vers l’autre, de manière à se voir instantanément lors du Jugement dernier.


03°) 
Giannino Castiglioni, "Onora il padre e la madre" (1956), Monumento Famiglia Rossi
Cimitero Monumentale di Milano, Riparto XII, spazio 365-366
Photo ©Comune di Milano

Le tombeau de la famille Rossi de Milan constitue l’archétype d’un classicisme où la représentation des époux est indissociable du tribut qu’on leur rend dans l’observance du principe judéo-chrétien de « l’honneur aux parents ». Respect et exigence de dévotion imprègne cette œuvre, dont la figuration, voulue austère et hiératique, n’en est pas moins chargée de la sensibilité de son auteur qui a pris soin de montrer les défunts dans l’intimité d’un geste d’union éternelle, sur le lit nuptial. La contribution de Giannino Castiglioni à la décoration du cimetière de Milan est immense et compte plus d’une centaine de productions.


04°) 
Arthur Bock, "Der Abschiedskuss" (1938), Tombeau Familles Hübner & Kirch
Cimetière d’Ohlsdorf de Hambourg (secteur nord-ouest)
Photo ©Michael Wassenberg

Le baiser d’adieu très cinématographique de cette tombe familiale est le fruit de la virtuosité du sculpteur Arthur Bock, auquel le cimetière d’Ohlsdorf doit quelques œuvres comparables. Sa signature orne le socle du monument, ainsi qu’une épigramme de saint Augustin transcrite dans la langue de Goethe : « Trennung ist unser Los, Wiedersehen ist unsere Hoffnung… »


05°) 
Arthur Bock, Tombeau Famille P. Friedrich (1925)
Cimetière d’Ohlsdorf de Hambourg, Planquadrat n° 24 (Cordesallee)
Photo ©Michael Wassenberg

Toute la puissance du lien éternel irradie cette œuvre monumentale, où les amoureux sont représentés se faisant face, à genoux et les yeux clos, la joue maritale posée sur la coiffe de l’épouse. De longues robes les vêtent uniment ; leurs mains sont jointes. La statue du tombeau Friedrichs montre déjà la maîtrise exceptionnelle de Bock dans la fonte du bronze, qu’il ne cessera de perfectionner à fil du temps.


06°) 
Adolfo Wildt, "Et ultra" (1929), Chapelle Körner
Cimitero Monumentale di Milano, riparto XV, spazio 371
Photo ©Susanne Capolongo

Le langage bouleversant qui émane des œuvres de Wildt trouve sa pleine expression dans les quelques productions qu’il a réservées à la décoration funéraire. En témoigne ce bronze de la chapelle Körner, où le motif des époux est figuré de manière spectaculaire et dramatique : les protagonistes sont hâves, presque en contorsion, et leurs orbites vides ouvrent sur un abîme de douleur. Il y a quelque chose d’hellène chez le Wildt des cimetières, alliant poésie et naïveté, caractère typique de l’art d’avant l’Art.


07°) 
Adolfo Wildt, "La casa del sonno" (1927), Monumento Bistoletti
Cimitero Monumentale di Milano, riparto C levante, spazio 3-4
Photo ©Nicolò Cardi

Dans cette "maison du sommeil" périodiquement envahie par le lierre, deux personnages en bronze se font face, effondrés sur un marbre d’autel. Ils sont étiques ; la bouche de l’un d’eux est ouvert sur une plainte muette. Un même linceul leur couvre la tête. Ce ne sont pas des amants que Wildt a représenté ici, mais le simulacre des enfants de son commanditaire, Maria et Oreste, morts en bas âge à quelques mois d’intervalle.


08°) 
[anonyme], Monument Charles Pigeon (1905)
Cimetière du Montparnasse, 22e division
Photo ©Martin Greslou

Le visiteur trouvera à la vingt-deuxième division du Montparnasse ce monument atypique montrant les gisants des époux Pigeon, en tenue urbaine, allongés sur la couche nuptiale, lui tourné vers elle et tenant un carnet d’une main, une plume dans l’autre. Étrange scène, presque anodine si elle ne donnait pas à surprendre un couple dans son intimité. Peut-être, à dessein, le sculpteur a-t-il voulu montrer que l’au-delà n’est rien d’autre, après tout, que le prolongement de la vie ordinaire…


09°) 
Giovanni Giudici, "L’estremo saluto" (1906), Monumento Amalia Beretta & Giovanni Vittadini
Cimitero Monumentale di Milano, Rialzato B di Levante, spazio 512-513
Photo ©Comune di Milano

On jurerait que cette scène est l’exact reflet de celle qui s’est jouée entre Amalia et Giovanni au moment de se dire adieu, tant elle exprime, par l’incandescence de ce regard échangé, l’intensité de la minute précédant le dernier souffle. Giudici a su distiller ici le juste nécessaire de pathos pour restituer cet instant avec réalisme mais sans ostentation.


10°) 
Emilio Quadrelli, "Ultimo bacio" (1889), Monumento Volonté & Vezzoli
Cimitero Monumentale di Milano, Galleria CD di Ponente Superiore, nicchia 162
Photo ©Mirko Fontemaggi

À l’intérieur d’une niche du Monument Vezzoli, deux amants se disent adieu. La scénographie, dépourvue d’allégorie, est d’inspiration romantique : au chaste baiser des œuvres classiques, Quadrelli a préféré une étreinte langoureuse et passionnée, où l’épouse, vêtue comme aux champs, baise les lèvres du mourant en l’enveloppant de ses bras. Le défunt, Giuseppe Volonté, décède en 1885 ; il était le fondateur des ateliers Vulcano.


11°) 
Cristoforo Solari, Cenotafio di Ludovico il Moro e Beatrice d’Este (1497-1499)
Certosa di Pavia
Photo ©Ugo Franchini

En janvier 1497, la duchesse d’Este meurt en couches. Anéanti, son époux commande aussitôt à Cristoforo Solari un cénotaphe monumental le représentant en gisant aux côtés de Béatrice, déclarant : « Plaise à Dieu, je reposerai un jour auprès de ma femme et jusqu’à la fin du monde ! » On fit venir de Carrare le plus beau marbre qui soit, et Solari conçut malgré lui un cénotaphe très innovant. Il est certain que la jeune Béatrice était aux yeux de Ludovic « plus chère que la lumière du soleil », et que son départ l’avait précipité dans un insondable chagrin, mais aussi certainement dans un remords profond puisqu’il avait multiplié les infidélités. Au terme de deux semaines de claustration, la cour le vit reparaître, hirsute, vêtu de noir, exigeant qu’on aménageât au château une chambre dédiée au recueillement, a saletta negra.


12°) 
Sarcophage des Époux (ca. 520 av. J.-C.)
Rome, Musée national étrusque de la villa Giulia
Photo ©Federica Pelosi

Le grand couvercle de cette double urne cinéraire constitue un triclinium sur lequel le défunt est représenté comme un banqueteur souriant, enlaçant son épouse qui verse du parfum dans sa main. La posture et l’expression du couple affirment son statut aristocratique et l’importance donné au lien conjugal. Conformément à la tradition étrusque, la femme figure à l’égal de l’époux ; cette scénographie du bonheur marital, associée à la ferveur du culte, confirme la croyance en une prologation naturelle de ce bonheur dans l’au-delà.


13°) 
Tombeau de Meretites et Kahai (ca. 2400 av. J.-C.)
Nécropole de Saqqarah (Égypte)
Photo ©Effy Alexakis

Découvert en 1966, ce bas-relief de Saqqarah nous montre un couple se regardant dans les yeux : il s’agit de la prêtresse Meretites et de son époux Kahai, chanteur à la cour du pharaon, ayant vécu au temps des pyramides. Les murs de leur tombeau rassemblent les événements de leur vie commune dans des décors dont les couleurs surprennent par leur vivacité. Détail très inordinaire pour l’époque : l’épouse pose sa main sur l’épaule de son mari, ce qui traduit la force de leur relation. Ici encore, à l’instar des Étrusques plus tard, la figuration des époux et l’ordre des proportions laissent entrevoir l’importance conférée à la femme.