Margaux

Rédigé par Marc Bonnant - -

Tous les samedis, après le dîner, une habitude nous réunissait à la longère de Gautier Comte, près des Essarts, avec l’ambition ― assez vaine, dois-je seulement l’admettre ― de diluer notre ennui dans l’absinthe et la joute oratoire. Ce jour-là, nous choisîmes notre matière de façon si spontanée, si cocassement convenue, qu’aussitôt il nous vint à l’esprit que c’était elle qui nous avait choisis ! 

Il s’agissait, bien sûr, de Madame de Saint-Elme ; le défi consistait à exalter sa singulière personne au moyen d’une référence aussi pertinente que possible. Margaux de Saint-Elme, qu’aucun de nous n’avait aperçue ailleurs qu’à l’orée de ses grands domaines qu’elle traversait comme une ombre, dans ses habits de deuil, sa longue chevelure relâchée, cueillant quelque plante officinale en bordure des sentiers où son père, jadis, aimait à chasser le cerf… Voilà bien un sujet d’envergure, songeais-je. 

Alban Lecôme, débordant d’un enthousiasme sincère, prit la parole en premier, certifiant que notre égérie avait pour jumelle la Sylvie de Nerval, et il la décrivit confectionnant un bouquet de digitales sur les rives de la Thève, en compagnie du poète qui lui parlait de la Nouvelle Héloïse… 

À sa droite, Gautier, les lèvres toutes humectées de fée verte, ne manqua pas de nous surprendre, comme souvent, en invoquant Mahler et l’Adagietto de sa cinquième Symphonie qui, selon lui, chantait un amour que le compositeur fût incapable de traduire par les mots ; et ainsi faisant, jouant de la prosopopée, il suggérait que la jeune veuve de Saint-Elme recevait encore, venant du ciel, les messages d’affection de son époux tombé à Verdun, cinq ans plus tôt. 

Puis vint mon tour, et je ne pus faire autrement ― quitte à pécher par désinvolture ― de rappeler au bon souvenir de mes compagnons cette toile bouleversante de Friedrich, Frau vor untergehender Sonne, figurant une femme vue de dos, seule, bras ouverts face au crépuscule qui l’auréole d’un nimbe de majesté. J’eusse pu mêmement évoquer Frau am Fenster ; en toute amitié, Alban me le fit remarquer.

Un peu à l’écart, Josué Méhaigne écoutait en souriant. Nous le savions peu frotté de livres et encore moins d’art, mais sa parole parcimonieuse sentait bon le terroir et l’esprit noble du vieux Valois. Après un court silence, il décréta : « Comme toutes les créatures auxquelles le soleil disconvient, Margaux regarde l’été avec un impérieux désir d’automne. » 

Tout uniment, nous échangeâmes un regard dont la complicité valut approbation. ◼