Infernu
Tout l’esprit des forêts est contenu dans une hypallage de Virgile : « Ibant obscuri sola sub nocte per umbram. » (Aen., VI.268) L’incertitude de cette nuit solitaire traduit-elle la crainte que le retour parmi les mortels ne soit pas la finalité du périple, puisque la porte de l’Averne, oubliée sitôt franchie, ne saurait être transgressée qu’une seule fois ?
Singulièrement, la descente aux Enfers d’Énée trouve son exact contraire dans l’évocation d’un autre bois, révéré celui-ci, car offert à notre héros par Cybèle qui en ravivera le souvenir lors d’une exhortation au dieu des dieux : « Pinea silva mihi, multos dilecta per annos | lucus in arce fuit summa, quo sacra ferebant, | nigranti picea trabibusque obscurus acernis. » (Aen., IX.85-87) Opposition en miroir de deux paysages sylvestres qui, bien qu’identiques par leur aspect, résonnent de façon dissemblable ; en effet, le lucus domestique, à l’inverse de la silva qui mène à Orcus, est moins le siège des turbulences que celui des consolations.
Autre miroir : la forêt de Dante, prolongement de l’Averne virgilien, reflète le passé que l’on regarde depuis le mitan de sa vie (« Nel mezzo del cammin di nostra vita »). La scène du premier Chant de l’Enfer, lieu allégorique de l’errance et de la perdition, compose à elle seule une analepse implicite, et l’annomination « selva selvaggia », outre son intérêt prosodique, trace le chemin le plus court menant du sens propre à la métaphore, de la chose nommée à sa quiddité cryptique, ― du bois commun à la sylve sauvage. Chez Dante comme chez Virgile, la catabase est un schibboleth où le profane n’a guère que les instruments du langage pour parfaire son initiation au milieu de cet environnement indocile qu’il traverse en aveugle. Antichambre de l’immense Érèbe, la forêt du Chant I renvoie l’homme à ses proportions dérisoires et à sa vanité fondamentale, créature chétive côtoyant les dieux au fond d’une Nature primitive dont ils ont fait leur résidence.
Il existe, en Corse, plusieurs lieux nommés Infernu. Leur morphologie correspond tout à la fois aux descriptions de nos poètes classiques (« Non frondi verdi, ma di color fosco, | non rami schietti, ma nodosi e involti… », Inf., XIII.4-5) et aux considérations de la toponymie italienne (e.g. « infernum : ‘luogo basso e oscuro’, ‘luogo di aspetto cupo’ », Cf. Pellegrini 1990 221). Lieux à l’écart de la lumière, vastes et solennels comme un temple ; c’est au sein d’une antique forêt qu’on prépare le tombeau de Misène : « Itur in antiquam silvam, stabula alta ferarum ; | procumbunt piceae, sonat icta securibus ilex, | fraxineaeque trabes cuneis et fissile robur | scinditur, advolvunt ingentis montibus ornos. » (Aen., VI.179-182) Lieux de divagation nocturne, où les sentiers expirent ; c’est là que le voyageur revient à lui, confus, comme extrait d’un songe : « I’ non so ben ridir com’ io v’entrai ; | tant’ era pien di sonno in su quel punto, | che la verace via abbandonnai. » (Inf., I.10-12)
À l’examen physique des lieux-dits Infernu (vieux bois encaissés), Purgatoriu (cimetières) ou Paradisu (vergers ou vignes), transparaît explicitement le sédiment traditionnel que les imaginaires virgilien et dantesque ont légué à la conscience collective depuis le Trecento. Cette préférence du baptême des lieux par le trope est d’autant plus remarquable qu’elle signale un procédé peu mis en œuvre dans un corpus d’appellatifs majoritairement soumis à la référence immédiate et à l’économie langagière, où la marge laissée à la fantaisie reste étroite pour des raisons évidentes de praticité. Lorsqu’une même région les réunit en son périmètre, ces toponymes sont le plus souvent limitrophes ou très proches, comme si l’on avait pris soin de préserver l’intégrité géographique de la Commedia, et les faisant ainsi se jouxter dans la dénotation comme dans l’espace, il semble qu’on ait voulu recréer autour d’eux un Empyrée idéel visant à affirmer leur originalité symbolique et territoriale.
De l’Infernu ci-après, taillé en entonnoir à l’instar de l’Enfer dantesque, nous dirons simplement qu’il se situe en Alta Rocca et qu’un hagiotoponyme l’avoisine sur sa limite basse. Le cours d’eau qui le traverse, u Vìculu, prend sa source à la naissance du même vallon ; ses faibles méandres ondulent entre des feuillus séculaires (yeuses et châtaigniers) selon une déclivité douce et régulière. ◼