Le poison

Rédigé par Marc Bonnant - -

Là où l’érable a laissé ses feuilles, le sentier bifurque ; un grand rocher signale l’embranchement. Si l’on prend sur la gauche, il faut abandonner tout projet de rejoindre le col, car les ronces tapissent le versant jusqu’en ligne de crête.

Cet accès sans issue mène au logis du dernier forestier : le chemin vient mourir aux abords de sa maisonnette, après avoir enjambé plusieurs rocailles et deux ruisseaux. Il est là, assis à meme le sol sous un grand arbre, tressant de l’alaterne, ou du myrte, indifférent à mon approche. Il semble avoir cent cinquante ans au moins ; c’est peut-être vrai.

« Tiens, assieds-toi, m’intime-t-il en désignant du menton un billot qui traînait là. Tu m’as rapporté un peu d’eau de la fontaine ? Non, bien sûr : tu t’en méfies, comme tous ceux qui n’y ont jamais trempé les lèvres, parce qu’on leur a fait croire que les racines des ifs l’empoisonnent… Sache que je bois à cette source depuis que j’existe ! En bas, au village, il y a deux fontaines d’égale qualité, mais l’une est délaissée à cause des tritons qui s’y cachent ! Si on leur disait que la cuve de l’autre sert de nichoir à salamandres, ils y renonceraient aussi, selon toi ? Est-ce qu’ils viendraient boire à l’eau des ifs ? Quitte à s’empoisonner, autant choisir le poison le plus lent, n’est-ce pas… La crédulité, le pire poison qui soit. »

Lorsqu’il tend le doigt pour me montrer la cruche posée sur le rebord de fenêtre, je ne me fais pas prier pour m’en saisir, et je remonte le sentier jusqu’à la fontaine. Du canon en zinc s’écoule un mince filet d’eau claire ; le remplissage me prend une éternité. En attendant, le soleil d’octobre disparaît derrière la montagne, tandis que le vallon s’imprègne d’ombre. Quand je reviens enfin, près d’une heure plus tard, le petit ouvrage vanné repose, inachevé, à côté de sa main ouverte, et sa tête penchée en avant m’incite à penser qu’il s’est assoupi. ◼