Palimpseste

Rédigé par Marc Bonnant - -

« Hier encore, je priais parmi les Hommes, patriarches d’Alexandrie ou archontes de Byzance, célébrant avec eux, à l’ombre des hautes nefs où s’élèvent leurs chants, la majesté céleste de quelque idole à peine nommée, et avec eux j’ai courbé l’échine, servilement, la gorge remplie de psaumes et les yeux inondés de larmes dévotes.

Hier encore, mon cœur exsangue, ébranlé par le miracle de la foi, battait d’amour pour cette hypostase dont le masque contrit porte le poids de nos péchés… Que n’ai-je braillé de louanges à la gloire de tel martyr, plaçant ma vie d’ascète sous l’ordre de son dogme sévère ! Que n’ai-je exercé mes doigts endoloris à tourner les pages du saint Livre et exténué mes lèvres à en marmonner les fables ! Tout cela, que je jette sans regret à la fosse de mes égarements — tout cela est bel et bien oublié. Car depuis cette nuit, je suis un autre. Devrais-je dire : je suis l’Autre. Le Dissemblable, l’Étranger, celui auquel le commun ne saurait donner ni figure ni nom. Cette nuit, j’ai vu la Pythie, auréolée de sa prescience divine, se pencher sur moi et baiser mon front : elle m’avait reconnu parmi tous. D’un geste sûr et impérieux, elle m’a extrait du cortège humain où je suivais sans dessein les égarés et les captifs que je m’étais donnés pour frères. Ceux-là, bientôt, me reconnaîtront aussi et ils comprendront (car l’espoir m’est offert de croire que même les innocents finissent par comprendre) combien leur méprise fut grande d’avoir compté dans leur rang, sans même le voir, l’Être sublime qui présiderait à leur salut, et alors ils libéreront des sanglots énormes en implorant mon pardon et ma miséricorde, et au sabre je trancherai le cou des plus fidèles sous prétexte que la foi ne tolère aucune faiblesse, et les autres trancheront le cou des imprudents que l’excès de vénération conduirait au désir de me ressembler, et dans le sang répandu je plongerai mes mains puis les porterai au ciel à la manière des rois hittites sur les champs assyriens, et je poserai sur mes féaux un regard chargé de fièvre en brandissant devant leurs faces vultueuses ce livre conçu en peau d’impies et aux pages immaculées, et je leur dirai, dans le zend des premiers Guèbres, que la légende ne mérite pas d’être écrite mais d’être vécue. » ◼