Hérédité

Rédigé par Marc Bonnant - -

Quand il embarquait pour le Portus Syracusanus depuis Centumcellae, le centurion Octavius Salone comptait toujours parmi son équipage un arpenteur de Misène, affecté à la gromatique du futur oppidum, et un brontomancien étrusque du nom d’Avile originaire de Graviscae.

Au cours de la traversée qui eut lieu avant les aquilicies de l’an dix de Tibère, Avile souffrit d’un mal étrange, et par crainte d’une épidémie on l’isola dans la sentine avec la chiourme cappadocienne qui constituait le corps de réserve des rameurs de dernier rang. Régulièrement, Octavius envoyait son optio dans la soute pour s’enquérir de son état. Cette nuit-là, l’optio revint sur le pont avec une nouvelle qui jeta son centurion dans la perplexité : on surprit Avile en grande discussion avec un esclave anatolien, mais ces deux-là, au lieu de parler le pidgin latin de la marine, s’exprimaient dans la langue des Rasennas et se comprenaient à merveille ! Octavius pensa que si Virgile donnait aux Étrusques le nom de Lydi, c’était précisément pour signifier qu’ils provenaient d’Asie Mineure, comme le supposait la tradition…

Avile remonta de la cale lorsqu’on le jugea rétabli. Déjà, les montagnes corses se dessinaient sur l’horizon empourpré, tandis qu’un orage massif grondait au-dessus du fanal de Granianum, occultant partiellement son feu. La foudre déchirait le ciel de part en part, mêlant sa nitescence à celle du jour naissant. La science du brontomancien fut aussitôt requise pour interroger les auspices ; mais Avile se contenta de s’asseoir sur la proue et de contempler la colère céleste, en silence, comme si rien à cette heure ne valait de troubler le bonheur insigne de sentir pulser dans ses veines du sang anatolien. ◼