Lacrymale la rosée | Vespéral le sel.

Rédigé par Marc Bonnant - -

Sur mon arbre à poèmes, où chaque billet a valeur de talisman, brillent au plus près de l’étoile sommitale ces deux vers du capitaine Alexandre.

Ils m’accompagnent depuis longtemps ; j’en ai épuisé tous les sens possibles et aucun ne s’est imposé, de sorte qu’ils résonnent différemment selon que je les accorde à la couleur du ciel, au timbre de la cloche ou à la douceur d’un adieu. Ce qu’ils me disaient hier se dédit aujourd’hui, ce qu’ils me disent aujourd’hui se dédira demain : ainsi voyage, exténuée quoiqu’encore vivace, la parole d’ascendance hellène dont René Char s’était fait l’orfèvre, parole oraculaire des premiers temps, impersonnelle et fulgurante, traversant les âges comme un augure sibyllin.

Ce qu’ils me disent aujourd’hui : une élégie aurorale, faite des larmes ("rosée") de la nuit qui s’achève, annonçant déjà les heures tardives où sera formulée la promesse d’un nouveau jour, ― promesse déçue dont l’amertume (sel) viendra remplir les larmes du matin suivant… Mélange et dilution des opposés s’opèrent dans le grand athanor palingénésique d’un monde sans cesse recommencé (larmes = rosée + sel) ; aube et soir y sont présentés comme les plinthes d’un seuil que l’on franchit sur la foi du serment (« Les grandes vérités se disent sur le pas de la porte. » Cioran, Aveux et anathèmes).

Ici comme dans le fragment héraclitéen, les procédés de compression phrastique (resserrement verbal, ellipse syntaxique, ablation de la copule) contribuent à amplifier la polysémie, au prix d’une mutilation qui exhausse l’apophtegme en expression poétique. Écriture du désastre selon Blanchot, l’aphorisme retrouve chez Char une patine plurimillénaire dont les premiers éclats sont à entrevoir aux prémisses même de la pensée occidentale, née quelque part entre Éphèse et Agrigente, au temps du mûthos sacré et de la révérence pythique. ◼

Pour apprivoiser la « parole matinale » de Char :
• J.-D. Poli, Pour René Char. La place de l’origine, La Rochelle, Rumeur des Âges, 1997.