The pain of fleeting joy
Aux interdits du puritanisme victorien, Bram Stoker avait opposé l’innocence équivoque de Lucy Westenra, victime du Comte éternel devenue malgré elle une allégorie de la tentation, ce que Coppola accentuera dans son adaptation.
Certes, la figure de Nadja n’est donc pas étrangère à cette icône sacrilège (parce que présumée déviante), mais une parenté plus évidente, presque sororale, avec Miriam Blaylock (Les Prédateurs, 1983) semble désigner une autre ancêtre commune, à peine antérieure : il s’agit, bien sûr, de la saphique Carmilla de Sheridan Le Fanu, dont l’inversion non dissimulée allait bouleverser la représentation traditionnelle du succube. Si Stoker a revendiqué avoir fabriqué Van Helsing à partir du baron Vordenburg, il n’a pas poussé l’audace jusqu’à faire de Lucy une stryge invertie… Pourtant, c’est bien cet aspect-là que les personnages de Nadja et Miriam exaltent comme une ode aux plaisirs coupables : le sang peccamineux maculant les doigts de l’amante vient carminer les lèvres de l’hostie couchée au sol, jusqu’à ce que le sortilège d’un baiser n’achève de les unir dans l’éternité.
Semblablement à l’Ulysse de Joyce ou au Malpertuis de Ray, Michael Almereyda a réinventé avec Nadja (1994) un mythe classique transposé à notre modernité. La même année, Entretien avec un vampire prenait à lui toute la lumière en exploitant un thème voisin. Filmé en noir et blanc (peut-être une recommandation de Lynch ?), Nadja était prédestiné au clair-obscur : trop sophistiqué, trop présomptueux au goût de certains. Sa fresque baroque est dominée par cette jeune héritière anachronique qu’Elina Löwensohn incarne avec la volupté du désespoir : « La vie est saturée de douleur, mais la douleur que je ressens est celle d’une joie passagère. » L’expérience de l’être ne se prouve pas mais s'éprouve, même pour les immortels. Nadja n’a de langage que celui de la douleur d’être, ce langage dont la grammaire était déjà si familière au Werther de Gœthe, au Des Esseintes de Huysmans, à Clarissa Dalloway, à Roquentin, à Bardamu ― enfer intérieur auquel s’ajoute, comme une damnation suprême, l’impossibilité de mourir par soi.
L’originalité esthétique de ce film doit beaucoup à l’utilisation de la PXL-2000, une caméra jouet enregistrant en basse définition sur bande magnétique. Almereyda s’en sert uniquement pour les prises de vue intimistes, sans doute de manière à les préserver d’une perception trop brutale. Le présent extrait juxtapose trois scènes qui restituent le cycle ternaire de la perpétuité vampirique : prédation, séduction et dévoration. ◼
• Nadja (1994)
Réalisation : Michael Almereyda
Production : David Lynch