De la mort des mots [1]

Rédigé par Marc Bonnant - -

Un survol diachronique de nos dictionnaires suffit-il à rendre compte de la déperdition du vocabulaire usuel ? Pas seulement sans doute, même si l’évolution du déclin lexical donne la mesure de l’abandon des mots par les dictionnaires eux-mêmes, le plus souvent au seul motif du défaut d’usage.

Bien sûr, en venant compenser une part de cette déflation, l’apport des néologismes contribue à montrer qu’une langue est en bonne santé si elle évolue au gré des locuteurs qui la réinventent continument, et c’est ainsi que, dans le cortège de la redistribution, mots entrants et sortants se croisent sous le contrôle des grands observateurs de l’usage.

Après l’émoi suscité par l’apparition du tératologique « iel » dans le Robert, il semblait utile de rappeler aux locuteurs que la langue, bien que vivante et libre dans son mouvement naturel, n’en demeure pas moins adossée à des principes infrangibles qui en assurent l’intégrité, et que ces principes, en équilibre entre la norme et l’usage, doivent être préservés de toute autre intention que celle visant à faire des dictionnaires et des grammaires un arsenal à valeur prescriptive. En d’autres termes, la mission du lexicographe consiste à démontrer la pertinence d’un usage et non à le précéder, dût-il se contraindre à publier les données statistiques appuyant la validation de toute entrée nouvelle. Contre l’usage doit prévaloir le « bon usage » ; c’est cela que l’on attend de la lexicographie.

Voilà pour les entrants, mais qu’en est-il de tous ces vieux vocables dont notre littérature regorge et dont les dictionnaires ne veulent plus ? Au mieux, on les exhibera comme des curiosités de foire dans des glossaires savants, très loin des plumes qui en ont exalté la substance. Leur relégation inaugure l’avènement d’un désastre annoncé, car nous savons, hélas, que le rétrécissement progressif de notre vocabulaire est le corollaire d’un déficit de lecture : en négligeant son rendez-vous avec les auteurs classiques, le jeune public se condamne à penser sans mots, sans ressources langagières, sans discernement ni nuance, autrement dit hors de la connexion intime qui relie le réel au cristallisoir mental qu’est la langue. À travers une langue pauvre ou corrompue, l’intelligence du monde est myope, infirme.

Ci-après, une mise en regard de quatre dictionnaires emblématiques pour l’analyse comparative d’un échantillon arbitraire pris entre « halage » et « halte ». La mesure lexicométrique (hors noms propres) donne respectivement : 95 entrées pour le Landais (1840), 137 pour le Bescherelle (1852), 134 pour le Larousse (1904) et 82 pour le Littré (1969). Le Petit Robert, étalon de l’usage pour le français courant, n’en retient que 48, mais on m’objectera à raison que ce n’est pas un dictionnaire encyclopédique. ◼