Glossarium Anathemarum
En parcourant la très massive Archéologie des dictionnaires de Vaugirard, où les hommages dus à Furetière, Boiste et Landais furent scrupuleusement rendus, le lecteur téméraire, qu’une sorte d’obnubilation aurait poussé jusqu’aux imposantes annexes, trouvera la rançon de son effort entre deux articulets à vocation conclusive.
L’auteur y aligne presque par inadvertance quelques phrases élogieuses au sujet d’un « Glossaire des mots interdits » qu’il présente, non sans afféterie, comme le livre de chevet des hégésiaques et autres pisithanates modernes. S’il poursuit son enquête, notre lecteur déplorera, à peine surpris, que ledit ouvrage n’existe pas, et l’estime qu’il avait momentanément placée dans Vaugirard en pâtira aussitôt. Nul ne saurait dire pourquoi l’édition princeps de la même œuvre diffère, sur ce point, des versions ultérieures : le sulfureux livre y est mentionné sous le titre « Glossaire des anathèmes », paru clandestinement aux Errancis en 1829 sous la signature d’un certain Jacques Oberman, inconnu de la nomenclature officielle. Le philologue André Sarrieux s’empressa de voir dans le nom d’Oberman un pseudonyme de Senancour ; pour étayer son argument, il invoqua la proximité des thèmes et la vraisemblance chronologique, mais on le soupçonna d’avoir ourdi de toutes pièces cette hypothèse hâtive pour duper la concurrence en l’envoyant sur une fausse piste, car le livre d’Oberman demeurait introuvable, et parmi le milieu bibliophile, personne n’ignorait que Sarrieux voulait se l’approprier avant tout le monde. En octobre 1886, son secrétaire et ami, Louis Henz, le découvrit inerte à son domicile de Ferney : il venait de se loger une balle de révolver dans la tempe. Devant lui, posé en évidence sur son bureau, gisait le seul exemplaire connu du glossaire d’Oberman. Comment se l’était-il procuré ? Et depuis quand ? Avant même que la Justice ne s’intéressât à la collection Sarrieux, Henz prit l’initiative de placer le document sous séquestre chez Wyss & Duchêne, imprimeurs à Genève, afin de le prémunir d’une possible confiscation. Dans le plus grand secret, Henz disparut à compter de ce jour, si bien que le précieux livre dormit au fond du coffre de l’imprimerie genevoise jusqu’à la revente de celle-ci. C’est mon arrière-grand-père, dont les frères avaient remis l’entreprise familiale à leurs employés Urs Wyss et Gustave Duchêne deux ans plus tôt, qui hérita du volume Oberman lorsque ces derniers vendirent à leur tour : pertinemment, ils ne désiraient pas faire endosser à leur successeur la charge tacite de ce trésor trop encombrant. Le « Glossaire des anathèmes » est donc resté dans la famille depuis lors. Duchêne, rapportant le témoignage de Louis Henz, fit savoir que Sarrieux avait laissé, à l’intérieur de l’ouvrage, une lettre qui ne contenait aucune consigne mais avait valeur de mise en garde. Conservée par Henz, cette note est présumée perdue. ◼