Chostakovitch

Rédigé par Marc Bonnant - -

Il fallait patienter un peu avant que les lampes rougissent et qu’un premier crépitement se fasse entendre, puis une brève rotation du sélecteur suffisait à l’accomplissement du miracle.

Une volée d’accords lointains saupoudrés d’interférences venait émouvoir le haut-parleur qui, aussitôt, se mettait à pulser comme un soufflet de forge, restituant le signal qu’une antenne dressée sous des cieux inconnus dardait à pleine puissance en direction de chez nous.

Ce jour-là, une émission en ondes moyennes diffusait un concerto que j’interceptai par hasard. C’était l’œuvre d’un jeune pianiste de Leningrad, un garçon très estimé… sur les intentions duquel les commissaires du peuple avaient pourtant jeté quelques soupçons. Les audaces de sa musique improbable ne cachaient-elles pas un langage implicite, une manière de propagande ? Et les incises parodiques égayant ce concerto ne font-elles pas l’éloge de la dérision et du sarcasme ?

Si le prodige survivra à la vésanie des purges qui frappa le milieu des artistes dans la Russie des années trente, son esthétique se pliera néanmoins aux injonctions du réalisme socialiste, ce qui fait du Concerto n° 1 une œuvre rare car insolente, dissidente, une œuvre de jeunesse que je découvris enfant dans les crépitations d’un vieux poste et que je mis plus de trente ans à retrouver, la traînant comme une obsession et rejouant in petto les phrases ensorcelées du troisième mouvement, sans doute le plus court et le plus sibyllin de toute l’histoire de la musique concertante. ◼