Équinoxe
Le jour où le Muet aménagea une grille à l’entrée de son domaine, le monde qu’il avait enfermé dehors, plutôt que de s’en offusquer, apprit à s’en réjouir et à l’oublier. Au bout d’un temps, le cadenas qui armait la chaîne se montra rétif, refusant même la clef ; le vernis des barreaux se cloqua et s’écailla, ouvrant sur le fer nu de longues plaies brunes. D’hargneux ronciers, enjambant les murailles, obstruant ponceaux et buses, eurent raison de cet accès que nul n’empruntait plus, de sorte qu’en quelques mois, on vit croître un épais maquis là où, jadis, les usagers du lieu faisaient passer leurs carrioles et leurs âmes soucieuses.
Puis vint l’automne ; et tout ce que les forêts voisines comptaient en feuillus se javela au gré de la lumière, attendant que la tramontane d’octobre ne vînt les dépouiller complètement. Mais les grands châtaigniers du Muet, qui n’avaient pas jauni, conservaient leurs belles feuilles vernales, à l’instar des aulnes bordant le ruisseau. C’était comme si l’enclave qu’il avait ainsi créée échappait au cours des saisons et demeurait à l’identique de ce qu’elle fut au moment même où la grille fut posée. À vrai dire, il semblait que le temps s’était suspendu dans ce fond de terroir, à la faveur d’un simple cadenas rouillé.
Le matin succédant à l’équinoxe ne vit pas le jour se lever comme à l’accoutumée. Le soleil, tout près de poindre, renonçait à apparaître : il restait dissimulé derrière les crêtes au-dessus desquelles il aurait dû surgir. Le Muet compta les heures devant le spectacle de cette aube inaboutie, toute la journée jusqu’au soir, attendant en vain la tombée de la nuit ; mais rien ne changea. Le domaine, immobile et paisible, demeurait figé dans le clair-obscur, sans qu’un bruit ni un remuement de bête n’en vînt troubler la somnolence. Alors, l’homme partit se réfugier dans sa masure ; il alluma son quinquet et s’attabla pour lire.
Et tandis qu’il lisait, emporté par ce récit qui semblait avoir été écrit pour lui seul, quelqu’un à l’extérieur s’approchait du domaine en toute discrétion. C’était un chasseur qui remontait l’ancien sentier en foulant les ronces. La grille était dégondée et la chaîne pulvérulente. Un coup de pied eût suffi pour les abattre, mais il n’en fit rien. Depuis sa position, il se contenta d’observer les châtaigniers morts et les aulnes secs, le ruisseau tari, la cahute au toit effondré, les pignons menaçant ruine, les débris de la porte à même le sol ; et sachant déjà ce qu’il trouverait à l’intérieur, il décida de tourner les talons.