Explorations liminales [1]
La pièce possède une seule porte qui la sépare d’une autre, laissée dans l’ombre. Cette dernière est peut-être identique, mais depuis là où vous êtes, impossible de le savoir. Pour s’en assurer, il faut franchir le pas, et c’est en posant votre pied sur la barre de seuil que le bois grince et craque, remplissant la pièce obscure d’un écho interminable qui vous renseigne maintenant sur ses dimensions insoupçonnées. Elle paraît si vaste — si follement vaste — que rien en elle ne stimule votre désir d’y pénétrer ; alors vous restez sur le seuil, immobile et interdit.
Lentement, l’écho retombe et un silence écrasant s’y substitue. La pièce que vous vous apprêtiez à quitter est sans autre issue, tandis que celle qui s’ouvre à vous est trop déconcertante pour inspirer confiance. À cet instant précis, il n’y a qu’un endroit, si ténu soit-il, où vous vous sentez en sécurité : c’est ce seuil de porte, suspendu entre deux espaces non élucidés, qui ne vaudrait rien si vous l’aviez simplement enjambé au lieu d’y faire peser tout votre corps, mais qui, désormais, vous retient dans l’incertitude.
Quelque chose ici contient la promesse d’une transgression, d’un basculement ; tout ce à quoi l’on renonce, d’habitude. Pour en comprendre la vraie nature, il faut avoir fréquenté le rêve éveillé, expérience fugace cueillie à l’orée du sommeil, durant laquelle les sens se confondent, les chronologies se chevauchent, les voix s’entremêlent. La matière elle-même n’y est plus seulement substantielle : elle vibre à la façon d’une onde qui propagerait ses remous jusqu’à votre conscience, en se frayant toujours le chemin synaptique le plus court.
Lieux liminaux par excellence, les seuils ne procurent ni extase, ni douleur, ni chagrin, ni peur ; ils se contentent de mettre en évidence les scories de vos évagations, dans le désordre et sans aucune intention de signifier. Les images qui en résultent sont dépourvues de langage ou de logique, aussi ne cherchez pas à commercer avec elles : vous les quitteriez en maugréant. Au contraire, laissez-leur toute latitude, appréciez-en la désinvolture capricieuse, car elles sont plus libres et plus dissidentes que ne le seront jamais vos pensées intimes. ◼