Le masque de Saint-Lazare

Rédigé par Marc Bonnant - -

01.
Un filet d’air, dénonçant la fraîcheur de l’aube, accompagna le réveil de Soraya en ce lieu qu’elle ne reconnaissait pas. Se réveiller ailleurs que chez elle, sans raison ni souvenir, lui coûta d’abord une grande confusion, mais pour ne pas céder à la panique, elle préféra se convaincre que le sommeil la retenait encore dans un songe, depuis le duvet qu’elle n’avait pas quitté, et curieuse de savoir quel libre arbitre son rêve allait lui accorder, elle se leva en toute confiance dans le clair-obscur de cette chambre dotée de hautes baies vitrées qui donnaient sur la forêt et par lesquelles le nouveau jour versait ses premières clartés. […]

02.
Dans un grincement de gonds, la porte de la chambre s’ouvrit sur un chemin sinuant à flanc de coteau entre les contorsions dolentes des vieux hêtres qui inquiétaient le bois, parmi les haillons de brume que la bise faisait danser. On eût dit que les abondantes racines de ces arbres se mouvaient en ondulant comme les prolongements tentaculaires d’une bête pélagique qui chercherait des appuis pour déplacer son corps aussi lourd que flasque. Soraya leva les yeux au ciel : la rumeur puissante du vent à travers les frondaisons lui rappelait le roulement inépuisable de la mer et le fracas des vagues se disloquant sur les écueils. […]

03.
Surgissant du brouillard comme un spectre, la silhouette grise et décharnée qui se matérialisa devant elle, la confirma dans la conviction qu’elle évoluait dans un songe et non dans la réalité… Ce voyageur efflanqué, dont la lenteur de mouvement traduisait une fatigue manifeste, posa sur elle ses yeux vides en bredouillant quelques paroles dans un sabir impénétrable que Soraya s’étonna de comprendre malgré tout. Je suis Josué, dit-il, ajoutant que si elle devait se rendre à Saint-Lazare, la cloche de l’ancien prieuré lui indiquerait la direction, mais que, dans tout autre cas, le plus sage serait de rebrousser chemin. […]

04.
Avant même qu’elle pût le remercier, Josué reprit sa route et se désagrégea dans la brume à la manière d’un paillis dispersé par le vent. La cloche de Saint-Lazare se montra, comme prévu, à moins d’une encablure de là, accrochée à sa potence en madriers qu’on avait édifiée à gauche du sentier, juste avant une bifurcation. Soraya hésita un instant, ne sachant s’il valait mieux suivre le conseil qu’elle venait d’entendre ou l’ignorer en s’engageant sur la droite ; mais, comme si la force de l’avertissement lui avait fait oublier l’irréalité de la situation, elle jugea préférable d’en appeler au bon sens et d’emprunter l’itinéraire préconisé. […]

05.
Elle ne marcha pas longtemps avant d’arriver à destination. Sous l’enchevêtrement très dense de la canopée qui obscurcissait la forêt, le sentier semblait mourir dans l’ombre, sur le seuil d’une haute porte ogivale perçant le mur d’une enceinte. Des effluves mordicants, mêlant empyreumes et exhalaison fongique, remontait du sol humide, s’intensifiant à mesure qu’on approchait de l’entrée. Le grondement du vent qui, un peu plus tôt, ressemblait à un bruit de ressac, évoquait maintenant les gémissements d’un supplicié, remplissant de leur écho profond l’intérieur de la cour. Une vague inquiétude s’empara de Soraya. […]

06.
En longeant le mur d’enceinte que le lierre et la clématite recouvraient presqu’uniment, elle parvint à un perron bordé de jarres où des roses noires prospéraient par bouquets. Une épaisse vapeur camouflait un escalier semblant conduire à un niveau inférieur, invisible depuis là. Empoignant la balustrade, Soraya s’encouragea à descendre, hasardant un pas incertain, puis un autre, calmement, et tandis qu’elle s’enfonçait dans le mystère des lieux, elle prit conscience, non sans effroi, que le souvenir de sa vie véritable l’avait quittée, comme si le rêve venait de faire d’elle une personne neuve, vierge de toute histoire. […]

07.
Ayant oublié jusqu’à son propre visage, et même jusqu’à son nom, elle émergea de la brume au pied de cet escalier qui débouchait sur un long parvis, au bout duquel s’élevait une grille massive condamnant une ouverture en ogive à l’instar de celle qu’elle avait franchie naguère. Une femme en habit de deuil apparut, marchant vers elle sans hâte ; elle lui fit signe de la rejoindre, d’un geste exquisément lent. Soraya s’exécuta, comprenant désormais que même si l’envie de fuir s’était imposée, elle aurait avancé vers cette inconnue, bon gré mal gré. Merci d’être venue, Marie… murmura la femme en l’invitant à la suivre. […]

08.
Alors suis-je Marie, ici… pensa Soraya pour elle-même, presque soulagée qu’on la nommât. Peut-être que cette apostrophe venait apaiser le trouble de n’être rien ni personne dans ce paysage conçu de désirs impersonnels et de souvenirs éteints, où le contingent semblait coudoyer l’inéluctable, à chaque instant. La femme en deuil referma la grille derrière elles au moyen d’un cadenas auquel pendait une petite clef. Sans qu’on dût le lui dire, Soraya savait pourquoi cette clef était mise en évidence, à la portée de chacun, quand bien même la grille justifiait à elle seule, par ses dimensions colossales, une volonté de protection. […]

09.
Elles firent chemin ensemble, en silence, jusqu’à l’ancien hospice de Saint-Lazare qui avait logé ses chanoines dans le sanctuaire éponyme, en bord de mer. Cela aussi, Soraya ne l’ignorait pas. Partout en ces lieux vides et morts, l’ouvrage de la lèpre était encore perceptible. Seule cette officiante, dans sa robe de veuve, s’obstinait à fournir le gîte aux égarés, qu’elle nommait invariablement Marie ou Josué en les remerciant pour leur présence. La belle chapelle qui était désormais sa demeure veillait sur les flots, depuis son promontoire de basalte que les embruns humectaient en les imprégnant d’iode. […]

10.
Soraya aperçut un objet au sol, parmi une brassée de roses fanées. Lorsqu’elle voulut s’en saisir, l’officiante s’exclama : Surtout ne pas y toucher ! C’était un masque en grès blanc, strié de crevasses, les orbites et la bouche ouvertes sur l’abîme. On eût dit le visage d’un défunt, figé sur une expression de souffrance muette. La femme lui raconta que, jadis, les ladres et les dartreux dont la figure était trop délabrée revêtaient un masque comme celui-ci pour être autorisés à sortir de l’enceinte. Mais un jour, l’un d’eux n’était jamais revenu à la maladrerie, abandonnant son masque à cet endroit précis. Nul n’avait osé y toucher depuis. […]

11.
L’officiante conduisit son hôte à la cellule des égarés, afin qu’elle prît ses aises avant la collation. Un grand miroir hantait la pièce, et Soraya, en croisant son reflet, fut pénétrée d’un ineffable désarroi, car l’étrangère qu’elle y vit n’éveillait en elle aucune ressouvenance : cette face blême aurait pu être celle d’une locataire de l’hospice, en des temps très reculés. Terrifiée à l’idée d’habiter un corps qui n’était pas le sien, elle sortit du dortoir, se précipita à l’extérieur, s’empara du masque damné pour s’en couvrir le visage et, fuyant à vive allure, elle rebroussa chemin en direction de la cloche du prieuré où les sentiers bifurquaient. […]

12.
S’interdisant de rejoindre la chambre où ce mauvais rêve avait pris naissance, elle pria pour que le sentier de droite lui procurât une issue favorable ; mais sans tarder, elle se retrouva au milieu d’une forêt de croix et de stèles noircies par les siècles, sous la brumaille fuligineuse de cette aube qui renonçait à poindre. Non loin, depuis la dalle d’un ossuaire, l’officiante et Josué l’observaient avec une tristesse insondable, et les larmes de pluie qui, désormais, givraient à peine tombées, saupoudraient les tombes en crépitant comme du cristal foulé. Dès lors, Soraya acquit la certitude qu’elle ne se réveillerait pas, où qu’elle fût à cet instant et quoi qu’elle fît pour s’en extraire, se rêvant à jamais captive dans le cimetière d’une léproserie. ◼