La complication

Rédigé par Marc Bonnant - -

Sur le cadran de la montre qu’Erwan Todt avait achetée aux puces, on pouvait voir une petite loupe en lieu et place du chiffre six, qui grossissait un symbole ne ressemblant à aucun autre, une sorte de signe cabalistique appartenant à un système inconnu. Erwan avait extorqué cette modeste Aeterna des années soixante contre une dizaine de schillings à un bateleur de la Haute-Carniole qui venait régulièrement vendre ses brimborions dans la foire du bourg. Le symbole changeait par intervalles irréguliers et de façon apparemment aléatoire, tantôt en journée, tantôt la nuit, si bien qu’Erwan finit par ne plus en faire cas et oublier cette bizarrerie, d’autant que la montre fonctionnait à merveille. 

Une semaine plus tard, dans le bistrot où le jeune homme avait coutume de prendre sa collation, un étranger occupant la table voisine l’interpella pour dire son étonnement de voir un tel modèle d’Aeterna au poignet d’un Carinthien de l’hinterland. Il ajouta qu’il s’agissait d’une montre fabuleusement rare, dotée d’une complication unique au monde donnant les coordonnées d’un objet stellaire inobservé depuis le XVIᵉ siècle et dont le prochain passage dans le système solaire n’était connu que des ingénieurs de ce type d’horlogerie astronomique. Ne voyant là qu’une opportunité de profit lors d’une éventuelle revente, Erwan interrogea l’inconnu sur la valeur pécuniaire du précieux objet, mais l’autre s’en offusqua, estimant qu’il serait bien déplorable d’abandonner un pareil joyau dans une visée bassement mercantile, sans toutefois nier que celui-ci représentait un excellent placement.

Erwan éprouva quelque scrupule pour avoir parlé d’argent à un individu dont l’intérêt manifeste dénonçait une saine convoitise et un bonheur sincère devant cette montre qui lui rappelait peut-être d’agréables souvenirs. S’apprêtant à vider les lieux, l’homme conclut en précisant que les symboles spéciaux du sous-cadran étaient empruntés à un alphabet syriaque réinventé, figurant aux annexes du Traité de l’occultiste Anton Zaahr ; toutefois, il ne sut dire à quoi ces signes correspondaient exactement, sinon que chacun d’eux se rapportait à une paire de coordonnées célestes dont l’abaque d’équivalence était à chercher dans le secret des confréries horlogères. Il se leva enfin, et salua son voisin de table avant de disparaître.

À compter de cette rencontre, les habitudes d’Erwan changèrent peu à peu : on le vit moins souvent au village et ses déplacements se raréfièrent. Il passait beaucoup plus de temps chez lui, sans que personne ne sût pourquoi. Plusieurs mois s’écoulèrent. Le voisinage, accoutumé à son effacement, montrait désormais une parfaite indifférence. Erwan s’était approprié le compendium de Zaahr, qu’il connaissait maintenant par cœur ; il avait appris le vieux syriaque, mais aussi le chaldaïque et l’araméen. Il avait épuisé les Géographies antiques et les livres d’augures, le Catalogus des comètes de Lavater, le Tetrabiblios ptoléméen, et mille autres textes savants. Il avait harcelé, jusqu’à l’impertinence, tout ce que sa Carinthie natale comptait en horlogers et en joaillers.

Ainsi s’égrenèrent huit années de claustration studieuse, durant lesquelles il était parvenu à identifier cet astre aussi vagabond que funeste qui avait déjà frôlé la Terre à l’aube du Moyen Âge et dont le retour imminent, calculé à l’aide de sa montre et d’un abaque chèrement acquis, promettait à l’Humanité son extinction péremptoire. Un soir de décembre, dans le silence de son logement encombré de livres ouverts et de feuillets noircis de notes, Erwan Todt se pendit, la veille présumée de la fin du monde. ◼