La poterne
Jusqu’à l’aube de ses vingt-six ans, Odile C. mena la vie ordinaire d’une employée de bureau assez discrète, soucieuse de ne nuire à personne. Un soir, tandis qu’elle s’apprêtait à quitter son lieu de travail, un étourdissement la précipita au sol et elle perdit connaissance. Sa collègue, qui la découvrit inanimée, alerta aussitôt les secours, et on la conduisit d’urgence vers l’hôpital le plus proche, où un diagnostic de rupture d’anévrisme fut posé, ce que confirmera l’imagerie. L’épanchement de l’hémorragie permit de stabiliser son état, si bien qu’elle rouvrit les yeux après trente heures de coma et le premier regard qu’elle croisa fut celui du docteur F., chef du service de neurologie, qui s’empressa de lui destiner quelques paroles rassérénantes.
Les examens qui suivirent révélèrent qu’Odile, frappée d’asomatognosie partielle, avait perdu la conscience de son bras droit. Elle put, malgré tout, réintégrer son domicile à l’issue d’une semaine en observation, et le docteur F. lui prescrivit une mise au repos complète, assortie de séances de rééducation. Mais le chemin de croix ne touchait qu'à ses prémices. Progressivement, la jeune femme vit ses facultés d’expression et de discernement décliner, perdant le sens des concepts et cheminant vers la dépression, jusqu’à ce que son autonomie fût mise en péril. Au bout d’un temps, son compagnon l’abandonna, et ses parents, eux-mêmes peu concernés, réclamèrent une prise en charge hospitalière.
C’est ainsi qu’en ce jour d’avril 2016, au petit matin, Odile, déclarée aphantasique et suicidaire, fut internée dans un établissement psychiatrique de la région, avec placement d’office sous la tutelle du professeur R. aux soins duquel on la confia. Un traitement probatoire, combinant sels de lithium et ergothérapie, montra des avantages à court terme sur son humeur et son agnosie, mais aucune amélioration sur l’évolution de son aphantasie. Pourtant, lors d’une consultation avec le professeur R., Odile relata plusieurs souvenirs de rêves récents qu’elle sut décrire avec une acuité étonnante. C’était, pour l’essentiel, une succession de paysages anonymes, souvent majestueux, toujours singuliers, qu’elle traversait insensiblement, sans inquiétude ni exaltation.
Le psychiatre y vit un signe encourageant, même si l’aphantasie, qualifiée de cécité intérieure, offrait peu d’espoir de rémission totale, quelle que fût la méthode appliquée. Pour autant, cet aléa ouvrait des perspectives en matière d’exploration clinique : il décida de soumettre Odile à des tests plus marginaux axés sur l’altération de la conscience, et à cette fin, il compléta son cocktail médicamenteux avec des enthéogènes, par doses croissantes. Au fil des entretiens qui s’égrainèrent, la jeune femme livra des récits fantastiques de déambulation à travers ces lieux qui lui étaient devenus familiers, au point de pouvoir désormais les décrire dans les moindres détails. Pour la première fois depuis son internement, elle exprima de l’apaisement et du bien-être, ce dont le professeur R. ne put entièrement se réjouir, car il savait que cet agrément artificiel était en grande partie obtenu grâce aux psychotropes.
Il mesurait les dangers d’un traumatisme trop brutal, ou, à l’inverse, d’un basculement dans l’euphorie. À vrai dire, supputant aussi son risque pénal en l’absence de consentement formel, il faillit interrompre le protocole, mais la tentation d’un ultime essai l’emporta contre toute vigilance : avant de déclarer forfait, il souhaitait vérifier ce que l’effet Troxler était capable de produire sur la psyché d’une patiente inapte à créer des images mentales. On installa Odile, dûment sanglée sur son fauteuil, dans une pièce obscure, face à un grand miroir sur pied, et on lui demanda de fixer son reflet, droit dans les yeux, sans interruption jusqu’à ce qu’on lui donnât l’ordre d’arrêter.
L’opération échoua, car cet ordre n’advint jamais ; à aucun moment, le professeur R. n’avait eu l’intention de le donner. Au terme d’une dizaine de minutes, les hallucinations apparurent, favorisées par les drogues. Odile hurla de toutes ses forces et secoua la tête comme pour chasser la vision intolérable, aberrante et cauchemardesque, qui venait de se matérialiser devant elle, en lieu et place de son image. Soudain, son front tomba en avant. Ses longs cheveux noirs passèrent par-dessus son visage émacié, que des mois d’incantation et d’empoisonnement avaient durement marqué. De sa gorge remonta une plainte vague, semblable à celle qu’eût émise une aïeule sur son lit de mort. Ce 18 octobre 2016 au soir, Odile C. sombra dans un état catatonique dont elle n’émergera plus.
Peu à peu, sa famille et ses proches l’oublièrent. Seul son thérapeute consentit à lui tenir compagnie. Lui rendant visite quotidiennement, sans relâche, lui parlant comme on parlerait à son propre enfant, le professeur R. cultivait en secret la certitude d’être écouté, dût-il être haï pour ses fautes inabsolvables ; mais plus que tout, au-delà de la repentance et des génuflexions inutiles, il voulait se convaincre qu’Odile s’était aménagé, au fond de son sommeil, une porte dérobée pour s’évader selon son gré vers les décors fabuleux que ses rêves avaient échafaudés. ◼