S'y soustraire
Je ne suis pas allé aux obsèques hier. J’ai horreur des enterrements, ils me font honte. Si c’était possible, je renoncerais au mien également. J’en connais qui ne rateraient une inhumation pour rien au monde, tant est grand le plaisir que la tristesse d’autrui leur procure. On les identifie d’emblée, ces pharisiens, par leur assiduité et leur vilaine attitude : d’ordinaire, ils ferment la marche et chuchotent entre eux, jusqu’à ce qu’un sourire leur échappe, trahissant la perfidie dont ils sont faits. Au temps béni des voïvodes, on ensevelissait les félons vivants après leur avoir soigneusement crevé les yeux… Certes, il n’y avait pas, en voïvodie, moins de félons qu’aujourd’hui, ni davantage sans doute, mais j’estime que le rite gagnerait à être rétabli pour redonner à certains le goût des bonnes manières.
Cela étant dit, il est une catégorie d’hypocrites que ces derniers ne peuvent concurrencer, malgré tous leurs efforts : ceux que la dévotion étouffe. Que de bigots blafards et de punaises de sacristie a-t-on jamais vus dans les cortèges funèbres, suintant la fausse componction, marmonnant leur lugubre dizaine au milieu de la piétaille, un chapelet entre les doigts ! N’en doutez pas : qu’il neige ou qu’il vente, ceux-là viendront sans regimber, car leur expertise face à la mort les a rendus impavides.
Et puis, à l’écart du troupeau, il y a les absents, parmi lesquels je compte avec fierté. Ce ne sont pas les plus vertueux, ni les plus sincères, tant s’en faut, mais leur refus commun de participer à cet œcuménisme frelaté les conforte dans la certitude d’être méprisés pour les bonnes raisons. À l’instar du silence, l’absence possède en propre une charge équivoque qui est presque toujours exploitée en mauvaise part : quiconque se soustrait, de son gré, à la démarche collective ne saurait le faire sans intention malicieuse. En effet, il n’y a rien d’intrinsèquement bon dans le fait de n’être pas là. Dédain, crainte ou indifférence : quel qu’en soit le motif, il est contestable.
Mais quantité d’autres motifs, tus pour la plupart, n’ont pas vocation à être compris, ni même exprimés, car il ne suffit pas qu’on les exprime pour qu’ils soient acceptés.
Je me suis rendu au cimetière aujourd’hui ; il n’y avait personne, évidemment. Pourquoi tant de monde hier, et personne aujourd’hui ? Le vulgum pecus, grégaire par nature, attendra les Morts pour revenir comme un seul homme. J’ai apporté un petit cyclamen en pot, ainsi qu’un transplantoir. J’ai secrètement souhaité qu’on me surprît dans mes agissements impies et qu’on vînt me reprocher de planter une fleur à même la tombe, pour que je pusse dire, enfin et tout haut, le fond de ma pensée ; mais ce miracle n’a pas eu lieu. Partie remise.
La dépouille qui repose là-dessous n’en a que faire, désormais, de tes remontrances ou de ma détestation : elle veut juste pourrir en paix et empester à sa guise. Elle n’a jamais été aussi libre que maintenant et compte bien s’en satisfaire. La fermentation viscérale la fera bientôt doubler de volume, les chairs corrompues cèderont, délivrant les fluides corporels qui se répandront sur le plancher de la bière. C’est le moment que choisira la vermine pour venir banqueter, alertée par la purulence.
Voilà ce que des siècles de pudibonderie superstitieuse ont tenté de camoufler sous l’observance du culte : la restitution de la matière au terreau nourricier, la plus belle allégorie d’oblation qu’aucun croyant ne pourrait concevoir. Les morts, ces insouciants heureux, dorment à la chaleur de l’humus, tandis que nous grelottons, perclus d’angoisse, pourrissant avant l’heure, à mi-chemin entre le ciel et la fosse.
Lorsque je refermai la petite grille en fer derrière moi, une bise mordante me saisit tout entier, m’accompagnant de longues minutes avant que la marche parvînt à m’attiédir un peu. Le cyclamen survivra-t-il à l’hiver ? Les morts préfèrent-ils la nuit ? De quoi sont faites les pensées d’un enterré vif aux yeux crevés ? Combien de particules de défunts composent-elles l’atmosphère que je respire ? Et si la conscience ne s’éteignait jamais ? Ce furent, à peu de chose près, les réflexions enjouées et roboratives qui me tinrent compagnie le long du chemin, jusqu’au seuil de la maison. ◼