De la mort des mots [3]

Rédigé par Marc Bonnant - -

La fugacité des formes et des couleurs, voilà ce qu’il nous restera lorsque le langage aura disparu. Quelque chose d’absolument vain, dépourvu de toute finalité, qui traversera nos cortex dénervés comme le ferait le vent dans la ramure d’un arbre.

Il faut imaginer un temps où la pensée vivait sans mots, où le monde était constellé d’asémantèmes, particules monadiques d’un réel en devenir ; un temps où l’homme, pas encore humain, était mu par son seul instinct. Le crépuscule du langage prélude au retour de ce temps-là, après l’épuisement des ressources synaptiques qui, jusqu’alors, avaient assuré le maintien des consciences dans un rapport congru, quoiqu’imparfait, avec le sensible. Il n’est pas aisé de s’y préparer ni d’y surseoir, car nul ne saurait y voir autre chose que la mort elle-même, à savoir l’extinction de toutes les âmes (pour qui croirait en l’âme) et l’abrogation péremptoire de la réalité puisqu’il n’y aurait plus personne pour l’interpréter.

Mais le néant a de la patience : l’agonie du langage procède par petits soubresauts, presque furtifs à son commencement, quelques solécismes discrets, indiscernables de tel ou tel idiomatisme dialectal, aussitôt suivis d’un bourgeonnement d’anacoluthes, prodromes d’un délabrement du sens logique. Alors surgissent des néologismes proches de l’onomatopée ou du borborygme, empruntant aux racines les plus archaïques de l’élocution ; souvent, ceux-ci ne font que remplacer des termes déjà existants, inconnus des oligophrènes qui promeuvent leurs pâles succédanés. On ne saurait attendre que les locuteurs sombrent dans la glossolalie pour en déduire qu’ils appartiennent à l’engeance des barbares, au sens étymologique bien sûr, à ceci près que les Hellènes reconnaissaient au barbare une circonstance atténuante du fait de son extranéité ; or, il n’est pas question d’étrangers ici, mais d’usagers autochtones qui n’ont, pour ainsi dire, aucune excuse.

Il fut une époque où l’on soignait son discours pour bien paraître ; tout à l’inverse, la nôtre privilégie le débraillement et l’impertinence. Écrivaillons et plumitifs en vogue disloquent la syntaxe au motif de vouloir réinventer la langue, alors qu’ils en sont les premiers fossoyeurs. À la conclusion de ce déclin, parler sera frappé d’obsolescence, voire d’interdiction. Le geste suffira à exprimer l’essentiel. La poésie, ce pour quoi nos existences semblaient acceptables, se diluera dans le prosaïsme du quelconque. Rien n'y survivra. Ainsi, tu oublieras les joies et les peines que tu as éprouvées, les lieux où tu as vécu, le doux visage de tes proches, le goût des choses sapides et le parfum de la lande après la pluie, les reflets adamantins des sources et le murmure des forêts que tu as traversées, — tous ces faits qui n'existèrent que par toi, tous les événements de ta vie qui furent autant de prétextes à s’émouvoir et que le sacrifice du langage aura réduits, inéluctablement, à l’état d’astres morts. ◼