Les erratiques

Rédigé par Marc Bonnant - -

En pays mandubien, il existe une variété de revenants dont les émanations diaphanes concurrencent le brouillard jusqu’à la plus parfaite indifférenciation. Dans de longues itinérances, ils traversent la campagne comme de la guipure en charpies, avec cet accablement torpide que l’on prête aux égrotants ; parfois, sans même s’en rendre compte, ils laissent traîner leurs mains filandreuses sur l’épaule du passant tardif, qu’un frisson saisit aussitôt.

Traditionnellement, on leur alloue le nom d’errants ou d’erratiques selon le bourg, mais ces sobriquets n’ont jamais dépassé les limites du bailliage ; à croire qu’on les voulût endémiques de la seule vallée brumeuse qui les a vu naître, et qui, désormais, les retient pour l’éternité, berceau et cercueil à la fois.

Lorsque, le soir venu, la bise s’insinue sous les seuils en hululant, on a tôt fait de reconnaître leur thrénodie légère, parole illusoire des morts à l’adresse des vivants. Chez les villageois, on assure que ce chant plaintif n’exprime rien d’autre que l’incertitude supplicieuse de ne pas savoir vers quel monde incliner, l’horreur d’être enfermé dans un purgatoire de brumaille, perdu entre départ et destination.

Mais les vivants, incapables d’entrevoir leur propre sort, abhorrent l’idée que leurs défunts puissent les abandonner à tout jamais ; aussi préfèrent-ils les savoir présents, fussent-ils dolents, dans les buées froides qu’exhale leur vieille vallée… Et pour preuve, cet adage que l’on perpétue de chaume en chaume, depuis des siècles : « Un jour sans brouillard est un jour en vain. » ◼