Dernière lettre à Margaux
« Avoir la passion de l’absence ne console pas d’exister, m’avez-vous dit ce jour-là. J’entends encore vos paroles, trop fidèlement peut-être, comme si vous veniez de les prononcer, alors qu’une éternité nous sépare de notre dernière rencontre.
Le décor est ainsi que nous l’avons laissé, immobile et froid ; un paysage de toundra arctique, esquissé par un artiste fou que la vision de la mort aurait frappé. Jetant un regard sur mes mains que vous teniez dans les vôtres, vous aviez ajouté, presque indolemment : Tant que ces lieux nous pensent et se souviennent, nous vivrons ensemble dans leur souvenir. Aussi longtemps que le monde a cours.
Je ne sais ce que vaut la mémoire d’un lieu comme celui-ci, austère et pourtant si beau, mais je puis vous dire qu’il semble, en effet, se rappeler de nous, car le moindre aspect de son terrible visage me renvoie à vous, où que j’observe, qu’il s’agisse des courbes pures de vos lèvres, de la blancheur de votre front, ou de tous ces mots vulnérants que vous m’avez dardés sans conscience et que je vois maintenant inscrits en lettres de sang sur les crêts enneigés.
Soulignant le ciel qui menace ruine, l’horizon est pâle et gris comme vos yeux. Aura-t-il cette couleur lorsque, bientôt, tout s’effondrera ? » ◼
(A. P., « Lettre à Margaux », in Mémoires épistolaires, 1972)