De la mort des mots [2]

Rédigé par Marc Bonnant - -

Je rêvais de retrouver psithurisme et pétrichor dans le Grand dictionnaire de Napoléon Landais, connu pour sa passion des vocables précieux. Espoir déçu, puisque j’appris, après coup, que ces deux termes étaient plus récents que l’ouvrage cité. Psithurisma apparaît pour la première fois dans un recueil du poète britannique Leigh Hunt en 1847 mais passé au français bien plus tard, tandis que Petrichor est la création de deux scientifiques australiens, Isabel Joy Bear et Roderick Thomas, en 1964.

Reliques d’un usage presqu’éteint, ces deux néologismes revendiquent le même choix d’une étymologie savante et perpétuent, en quelque sorte, une tradition qui avait cours au temps des humanistes. Scrupule pédant, diront les chicaneurs en prétextant que ce vieux réflexe est à l’origine de l’inutile complexité de notre orthographe… C’est indéniable mais anecdotique, d’autant que la rigueur orthographique n’obsède plus grand monde, de nos jours.

Les pépites quintessenciées de monsieur Landais ne relèvent pas toutes de cette afféterie : si l’on écarte l’abusif vocabulaire mythologique qui avait irrité Bescherelle lui-même, pourtant très incliné au joli verbe, le Grand dictionnaire regorge de termes techniques, vernaculaires et dialectaux, parfaitement inusités en dehors des guildes, et qui n’auraient pas trouvé meilleur asile qu’ici, sinon peut-être dans les articles de tel ou tel thésaurus inabordable.

Ainsi faisant, Landais a démontré, s’il était besoin, que le précieux n’est pas le strict apanage du savant, et qu’il se dissimule parfois là où l’austère lexicographe, retranché dans les conforts de son cabinet, n’aurait pas l’intuition d’aller le débusquer. Nul ne sait précisément à combien de spécialistes Napoléon Landais eut recours pour établir sa formidable nomenclature, avec une telle gourmandise de parlures et de jargons.

Il me plaît de passer un peu de temps à la lettre h car je sais y trouver des réalités perdues qu’aucun autre dictionnaire général n’aurait l’audace d’exhiber. Peu d’étymologies helléno-latines ici : c’est le francique qui déploie ses racines rustiques, et avec lui tout ce que le français doit aux Germains et aux Celtes. Pour le parnassien révulsé, nous baignons dans la fange du vulgaire ; c’est pourtant là que la langue s’est le plus imprégnée de la sueur des hommes et de leurs gestes ancestraux. ◼