Ledia
Tous les dimanches, invariablement, Ledia Seferi venait se recueillir, dès l’aube, sur une tombe du parc Berisha, en tenue de veuve, et y restait environ une heure. Chacun savait que Ledia n’avait jamais été mariée et que ce tombeau anonyme était vide ; mais nul n’avait osé l’empêcher, ni la déranger, dans son rendez-vous hebdomadaire, aussi singulier fût-il, même si l’opinion commune concourait à la donner pour folle.
La curiosité des premiers temps avait cédé la place à l’indifférence, si bien qu’on finît par ne plus prêter attention à elle. Confiné dans un bosquet de viornes, ce recoin du parc devint le sien, notoirement, et à l’heure des laudes dominicales, pour peu que le badaud s’aventurât jusqu’ici, il veillait à faire un large détour afin de ne pas croiser le regard de la jeune prieuse.
Tibor Ndreca, le gardien du parc, était la seule personne à qui Ledia faisait l’aumône de quelques mots, aux moments de son arrivée et de son départ. Lorsqu’un jour on la retrouva inanimée, la gorge ouverte et son sang répandu sur la tombe, Ndreca fut aussitôt suspecté, puis condamné sans aveux ni preuves pour être conduit au gibet à l’issue d’un procès inique. Les deux furent inhumés dans le même cimetière, à quelques semaines d’intervalle, elle aux côtés de ses aïeux, lui parmi les indigents.
Près de vingt années plus tard, un repris de justice du nom de Hidri laissa à la postérité, au lendemain de son décès, un long testament dans lequel il livrait plusieurs confidences moissonnées lors de sa détention. On y apprit, notamment, qu’il avait partagé le cachot de Ndreca durant les jours qui précédèrent son exécution, et que ce dernier, faute de pouvoir s’en ouvrir à quiconque, lui avait confié ce qu’il savait au sujet de Ledia Seferi.
Il fut convenu entre les héritiers de Hidri que cette confession demeurerait secrète, nonobstant l’intérêt qu’elle aurait pu présenter en matière d’élucidation ― encore qu’il soit présomptueux de parler ici d’élucidation.
Selon Ndreca, c’était en pénitente que Ledia entrait au parc Berisha, car elle connaissait son sort avant même qu’il survînt. Elle prétendait l’avoir déjà vécu cent fois, sur cette dalle tumulaire que la tradition n’avait jamais nommée, et qui pourtant, si l’on accordait foi à la version du gardien, abritait bien une dépouille mortelle, contredisant ainsi la croyance populaire. Intarissablement, Ledia venait s’acquitter d’une vieille dette, auprès d’un créancier sur la tombe duquel elle épanchait ses remords, tous les dimanches, depuis une éternité.
Ce matin-là, avant de rencontrer son destin, Ledia aurait dit à Tibor Ndreca : « Nous nous reverrons, mais pas ici. » ◼