Là où les douleurs finissent
Près de la rivière, l’aulnaie est si dense et si obscure qu’il nous faut, à nouveau, embraser les torches pour franchir le premier gué. Nous l’avions déjà fait plus haut, dans une étroiture aussi sombre qu’une église et bordée d’escarpements aux paliers desquels pendait de la stramoine en bouquets. Maintenant, c’est l’œnanthe, non moins perfide, qui caresse nos mains pendant que nous claudiquons d’une rive à l’autre.
Le second gué, à peine plus loin, est facilité par quelques dosses liées entre elles au moyen d’une grossière larderasse, menaçant de rompre en plusieurs points. Nous nous y hasardons malgré tout. En aval, un rauquement de cataracte trahit la présence du confluent, que nous entendons à défaut de le voir car les cours d’eau accusent un cahot brutal avant de s’engouffrer d’un seul trait au fond de la gorge où ils se mélangent.
Nos visages exténués sont couleur de cendre. Le seul regard que nous échangeons ne parvient pas à nous redonner courage. Pourtant, il faut continuer, et gravir cette traverse scélérate dont la diagonale presque parfaite balafre le versant jusqu’à la crête. Des dalles massives et des marchepieds taillés à même la roche se succèdent sans régularité entre les rouvres qui prospèrent de part et d’autre du sentier.
Le souvenir persistant de Luba, que nous avons abandonnée de l’autre côté, pèse sur chacun de nos pas. Je revois sa silhouette menue chanceler d’épuisement ; elle psalmodiait une litanie inintelligible qui dénonçait à la fois sa confusion d’esprit et sa résignation. Nous l’avons dépassée, l’un après l’autre, sans mot dire, sans même la regarder, et peu à peu, sa voix plaintive s’est éloignée derrière nous, en faiblissant.
Quand elle se tut soudainement, j’entendis le bruit mat que fit sa tête en heurtant le sol. Nous ne nous sommes pas retournés, car c’est la Règle. À mi-parcours de la traverse, notre doyen, Jur, qui ouvrait la marche, s’effondre à son tour et tombe lourdement sur le flanc, en bordure de chemin. Un sang noir, pétéchial, exsude par tous ses pores. Je voudrais ne pas regarder, mais ma pitié l’emporte sur le dégoût.
Moins d’une heure plus tard, sous un ciel vespéral, nous atteignons la crête et pénétrons dans une vaste pinède que le noroît ébouriffe. Nous y sommes, s’exclame Bora en forçant l’allure. Je peine à la suivre. La douleur qui enserre ma poitrine depuis le dernier gué n’a cessé de grandir durant l’ascension. Ma vue se trouble et mon souffle se désordonne à mesure que les hautes grilles cimétériales se dressent devant nous.
Une inscription orne le fronton de la nécropole, mais la langue m’en est inconnue. Cela ressemble à du vieux polabe d’avant le temps des Chancelleries. D’une intonation blanche, Bora traduit aussitôt : Ni ne naît, ni ne périt. C’est le dernier refuge, la retraite des réprouvés. Je jette un genou à terre ; je n’irai pas plus loin. L’ultime chose que je perçois parmi les hululements du vent est la mélopée froide que libère le portail en grinçant sur ses gonds lorsque Bora, lentement, le referme derrière elle. ◼