Sauerwald

Rédigé par Marc Bonnant - -

C’était l’absence d’étiquette qui avait enflammé la curiosité de Karl, d’autant qu’il ne restait rien du mécanisme de cette cassette sinon l’essentiel, à savoir les deux moyeux crantés supportant la bobine, miraculeusement préservée dans le boîtier qui avait craqué sous sa chaussure, au plus profond d’une futaie de durelins située à plusieurs lieues du premier écart, un endroit où le seul artefact qu’on pût espérer croiser était une vieille aire de charbonnage ou l’arase d’une cahute.

Karl dégagea méticuleusement la cassette des feuilles mortes sous lesquelles elle reposait avant de la ranger au fond de son sac, enroulée dans un morceau de tissu. Le besoin de savoir ce que la bande recélait s’imposait à lui avec une telle vigueur qu’il décida de rebrousser chemin sur-le-champ, de sorte qu’une heure plus tard, la bobine était sur son bureau, prête à être restaurée. Avec application, il reproduisit les gestes qu’il avait appris, jadis, en studio : extraction, nettoyage du support, installation dans un nouveau contenant…

Une fois la bande désencrassée et relogée à l’intérieur d’un boîtier neuf, il l’inséra dans un lecteur adapté et, trémulant d’impatience, il appuya sur play. Pas de son ; au mieux, un léger souffle. Mais en augmentant progressivement le volume, une mélodie se fit entendre, à peine audible : cela ressemblait à une pièce symphonique, dissonante et atonale, très suave néanmoins, un adagio peut-être. Karl s’empressa de numériser l’enregistrement dans son intégralité afin d’en exhausser uniformément le niveau.

Le résultat se montra assez satisfaisant en dépit des grésillements résiduels, mais l’identification de l’œuvre demeurait mystérieuse ; aussi décida-t-il de la soumettre à l’appréciation de Sylvia, une amie musicienne. Cette dernière exprima de la circonspection : si l’œuvre lui était inconnue, il lui sembla reconnaître la signature d’un style, celui d’Igor Hravos, un compositeur croate établi à Vienne. Au terme d’une seconde écoute, elle remarqua que la musique était jouée… à l’envers ! Immédiatement, Karl comprit que la bande s’était retournée, sans doute à cause d’un lecteur défectueux, la rendant inutilisable pour son propriétaire qui avait décidé de s’en débarrasser.

Grâce à un éditeur logiciel, il inversa le sens de lecture du fichier, et dès lors, Sylvia put confirmer son intuition : il s’agissait bien d’une composition de Hravos, quoiqu’elle ne sut dire précisément laquelle. Cette cassette, dont l’état traduisait un séjour en extérieur de plusieurs années, voire plusieurs décennies, ne pouvait contenir qu’une œuvre précoce du Croate. D’un commun accord, les deux amis décidèrent de le contacter pour lui soumettre leur découverte. Un rendez-vous fut convenu, la semaine suivante, dans une résidence de Carinthie où Hravos avait prévu de passer quelques jours en villégiature.

Ce qu’on lui donna à entendre le bouleversa : il concéda volontiers être l’auteur théorique de cette symphonie pour l’avoir mentalement élaborée voilà vingt-cinq ans, mais il ne l’avait jamais fait jouer ni même écrite ! Et afin de prouver ses dires, il produisit sous les yeux effarés de ses visiteurs un petit carnet à spirales contenant des ébauches du projet, notamment un canevas du thème principal, en ré mineur, ainsi qu’une date (juin 1982) et un titre : Musik für ein trauriges Kind. Plus tôt cette année-là, le fils d’Igor Hravos, alors adolescent, se pendait en pleine forêt, à l’endroit même où la cassette fut exhumée. ◼