Doppelgänger
Depuis près d’une semaine, Orphée se postait quotidiennement sur un promontoire rocheux duquel il inspectait à la longue-vue une chaise blanche qu’on avait installée au bord de la rivière, en contrebas, et qui, ponctuellement, disparaissait pour reparaître sans que jamais, jusqu’alors, il ne put savoir à qui elle appartenait.
L’épaisseur du mystère lui valut, peu à peu, la sensation déplaisante que cette chaise et son propriétaire l’observaient, de loin. Commençant à se croire épié, il changea d’aguet et se fit plus discret. Aux alentours du dixième jour, finalement, un personnage apparut dans sa lunette : c’était un jeune homme vêtu d’un treillis noir et d’un chandail militaire. Paisiblement assis, il semblait sourire, les yeux clos, les mains reposant sur ses genoux. Orphée pensa d’abord mal voir, mais il dut se rendre à l’évidence que l’inconnu lui ressemblait comme un jumeau. Il resta de longues heures à l’espionner, dissimulé derrière les frondaisons d’un aulne : l’homme ne cessait de sourire, figé dans la même posture, comme s’il se savait observé et s’en amusait.
Avant que le jour ne tombât, Orphée décida de rejoindre la rivière pour se confronter à l’usurpateur, mais à mesure qu’il descendait à travers bois, un grand taillis de broussailles compliqua sa progression, si bien qu’une fois arrivé sur place, longtemps plus tard, il trouva les lieux déserts et le siège inoccupé. Ce n’est qu’en levant les yeux vers son poste de guet qu’il entrevit, sous la ramure du vieil aulne, une silhouette immobile dont il ne put distinguer les traits tant l’obscurité avait investi le coteau.
Lorsqu’il revint le lendemain, la chaise était vide et elle le demeura toute la journée. Le surlendemain, elle avait disparu, et le jour d’après, la rivière elle-même avait cédé la place à un abondant roncier. Le sang pulsa aux tempes d’Orphée quand un craquement de brindilles se fit entendre, juste derrière lui ; mais craignant de se faire face, il renonça à se retourner. ◼