L’inaperçu
Nous pénétrâmes dans la chapelle comme on se rendrait à l’office, tant l’ambiance nous y parut cérémonieuse. C’est un panonceau discret, promouvant une exposition intitulée Néguentropies depuis le parvis, qui avait piqué notre curiosité, et l’expression circonspecte que nous échangeâmes à sa lecture traduisit le même désir d’aller voir de quoi il en retournait.
Des clichés assez ordinaires, quoiqu’élégants, garnissaient les murs latéraux de l’édicule, au nombre d’une trentaine. Sur chacun d’eux, un petit néon fumé versait sa nitescence soyeuse. L’œuvre se revendiquait manifestement de cette photographie dite liminale, un peu pédante, abusant de la macro et du bokeh pour magnifier des motifs naturels souvent itératifs.
Les lieux étaient déserts, à une exception toutefois. Près de l’abside, assis dans l’ombre, un personnage au visage creux, chemise blanche et tergal noir, leva le menton lorsque nous arrivâmes au centre de la nef ; et tandis que notre attention s’était portée sur une étoupe d’usnée prise en gros plan, il se redressa en faisant grincer son siège, s’approcha sans hâte et se posta juste derrière nous. À son allure, nous en déduisîmes qu’il s’agissait de l’artiste.
D’une voix éteinte, il nous servit un discours aussi caligineux que condescendant.
« Ce qui prévaut, pérora-t-il, c’est l’inaperçu, car l’essentiel réside hors cadre. Le sujet importe peu ; il n’est jamais que le résultat, et non la cause. Si un principe transcendant n’en fondait pas le prétexte, rien ne justifierait que l’œil s’y attarde. La circonstance se trouve en amont, derrière les marges ; c’est là qu’il faut explorer quand on recherche les causes. En vain, on s’obnubile à interpréter les formes en leur supposant des intentions, mais avons-nous seulement interrogé l’intention de celui qui observe ? Ici, vous ne voyez qu’un éventail de textures, de structures, et vous les jugez selon leur complexité, leur tonalité, voire leur parenté avec d’autres formes… Peut-être les trouvez-vous agréables ou, au contraire, irritantes ; peut-être vous laissent-elles torpides d’indifférence. Mais jamais vous ne percevrez le ressort intime qui préside à leur sélection. C’est pourtant la seule chose qui compte. »
En la circonstance, la sagesse nous aurait commandé d’argumenter, de confronter nos points de vue, de nous indigner du sien, effrontément présomptueux, de poser pour vrai que seul le regard du spectateur confère à l’œuvre sa raison d’être, sans quoi elle n’est que soliloque et ratiocination… Au lieu de ça, nous avons préféré nous montrer obligeants et courtois, avec pondération bien sûr, afin de ne pas sembler trop patelins.
« Certes, convins-je de mauvais gré. Nous ne saurons jamais rien des intentions réelles, quand bien même elles se révéleraient malgré nous. Mais si j’en crois le langage dont vos sujets procèdent, il me semble qu’une seule volonté a dirigé, sinon leur choix, au moins leur intérêt… Quoi qu’il en soit, tous nos compliments pour le travail très singulier que vous avez accompli. »
« Ho non, ne vous méprenez pas ! s’exclama-t-il. Moi, je ne suis que le gardien ici. L’artiste s’est absenté, ― allez donc savoir où… »
Sur ces mots, il retourna placidement s’asseoir, goûtant notre hébétude avec une imperceptible délectation. ◼