Anselme Sury

Rédigé par Marc Bonnant - -

« C’est alors qu’il commença à pleuvoir. »

Ainsi débute Eaux-mortes, roman gothique d’Anselme Sury paru en 1974. Le lecteur fidèle, qui aura patiemment éclusé les quelque cinq cents pages de la première édition, se souviendra que le récit s’achève sur la même phrase, comme si l’auteur ne s’était pas résolu à abandonner son texte sans en avoir assuré la palingénésie, faisant de la conclusion un retour symbolique vers le [re]commencement. De Sury, l’on ne sait presque rien, sinon qu’il fut, un temps, le compagnon de la poétesse Marie-Anne Hauriaut, dont l’œuvre évoque, par endroits et sans le nommer, cet amant fantomatique qui finira par l’éconduire. Ses allusions décrivent un individu froid et atrabilaire, prisonnier de son destin, incapable du moindre repentir, appelant de ses vœux la perte des hommes et l’écroulement du monde. Dans un poème malicieusement intitulé Celui qui surit, Marie-Anne nous montre un écrivain à son pupitre de travail, debout, sombre, en proie à une inspiration défaillante, perclus d’angoisse et de vertige comme s’il enjambait la balustrade d’un pont… Leur relation tumultueuse et chaotique, souvent distante, a accouché d’une correspondance haute en couleurs que la postérité renoncera à rendre publique, par souci de décence. 

Dans les pages vireuses d’Eaux-mortes, Sury donne chair à une héroïne du nom de Daphné dont les évagations mélancoliques épousent à merveille l’atmosphère de brume et de pluie constitutive du paysage. L’identité des lieux ne nous est pas révélée, mais on peut supposer sans se méprendre que l’action se déroule en Bretagne, ou en Normandie, régions où l’auteur vécut longtemps. Daphné a pour époux Thibert Lescurial, un baron cacochyme de vingt ans son aîné, qui l’écrase sous son équanimité taiseuse et son défaut d’attention. Pourtant, Lescurial aime éperdument sa femme, d’un amour triste, obscurci par la hantise perpétuelle de la perdre. L’intrigue repose sur le chevauchement de leurs voix intérieures, grâce auxquelles on apprend que l’épouse insatisfaite entretient des aventures furtives avec la domesticité, ce que le mari malheureux feint d’ignorer mais subodore malgré tout. Parmi ces frasques ancillaires, figure Néra, une jeune camérière dont Daphné va s’éprendre, et très vite, entre les deux femmes naîtra le projet de supprimer Thibert. Ce dernier, informé de justesse à la faveur d’une indiscrétion, renvoie tout son personnel sur-le-champ, et s’instaure alors un huis clos tragique duquel aucun des époux ne sortira vainqueur. 

Lors de sa parution, Eaux-mortes fut boudé par la critique au motif spécieux que son auteur était un parfait inconnu. Une autre raison expliquait ce mépris, mais il fallut attendre qu’un commentateur éclairé s’exprime avec suffisamment d’indépendance pour qu’on accepte le bien-fondé de ses arguments. Selon lui, Sury payait une imprudence de jeunesse : un ouvrage intitulé L'élégance d'en finir, louant les vertus du suicide, qu’il fit paraître discrètement en 1959 et qu’il n’a jamais renié. On soupçonna ce petit livre, concis mais efficace, d’être à l’origine d’une vingtaine de passages à l’acte en l’espace d’un an. Sury rechigna à se défendre, si bien que son silence fut interprété comme un acquiescement tacite. Dès lors, sa réputation d’hégésiaque lui valut le sobriquet disgracieux d’Anselme le Pisithanate, qu’il traînait comme un boulet à chaque fois qu’un censeur pensait utile de le citer. Il ne sembla pas s’en émouvoir outre mesure, jusqu’en 1974 où l’ostracisme dur qu’on lui infligea annonçait implicitement sa relégation vers ce que le milieu de l’édition désigne sous l’euphémisme de l’enfer. Sury n’a plus écrit une ligne depuis ; il décédera d’une embolie, quinze ans plus tard, près de Caen, dans l’indifférence et la solitude. 

À vrai dire, le personnage controversé de Daphné, tour à tour dépressive, incitatrice ou carnassière, n’avait pas encouragé la bonne réception d’Eaux-mortes, œuvre certes iconoclaste à bien des égards, mais profondément originale par son esthétique victorienne et son langage agreste aux accents picards. En créant Daphné à l’image des icônes diaphanes du Nouveau roman, Sury rompt délibérément avec la tradition ordinaire du succube tel qu’idéalisé par la Lilītu babylonienne ou les stryges de Szeged, car même si son héroïne cède au péché de sarcophagie, il est entendu qu’elle ne le commet pas de manière malfaisante ou démoniaque. La consommation de la chair (en l’occurrence celle de l’être aimé, de l’hostie) est proposée ici comme le triomphe de la nature sur les illusions de la morale : la grande scène finale de dévoration mutuelle, au milieu d’un parc castral à l’abandon, érige en allégorie la faillite du sentiment amoureux face aux exigences du sang, guidées par le seul instinct. Dès la première page du roman, l’auteur semble annoncer, à travers les yeux de Daphné, le climat de délitement qui conduira les protagonistes à leur destruction réciproque, acmé dantesque de ce grand poème macabre que constitue dans son ensemble Eaux-mortes. ◼

• A. Sury, Eaux-mortes, La-Herse-Moûtiers, éd. des Mascarons, 1974, 508 p.