La tablette de San Cassiano
[fabliau de linguistique-fiction]
Tout a commencé en septembre 1988 lorsque Jean F., un paisible retraité des Postes originaire de la basse vallée du Rizzanesu, exhuma du grenier de sa maison de famille une cassette en loupe d’orme contenant divers papiers de faible importance, au milieu desquels dormait un parchemin manifestement plus ancien. L’examen du manuscrit, confié aux soins d’Isabelle P., une philologue que monsieur F. comptait parmi ses relations, livra plusieurs indications précieuses, notamment quant à sa datation, estimée au début du XVIᵉ siècle, mais surtout la mention d’un objet dont la nature et la localisation étaient expressément renseignées.
Soucieuse de réserver à cette affaire le meilleur traitement, madame P. conseilla à Jean F. de requérir l’expertise des linguistes de l’Université pour une analyse plus approfondie. Ceux-ci exprimèrent de l’enthousiasme en constatant que le texte n’était pas écrit en italien classique, comme tous les documents de l’époque, mais en vernaculaire ; disposer d’un manuscrit corse de la fin du Moyen Âge intégralement rédigé en langue vulgaire, c’était une aubaine sans prix ! Par ailleurs, l’usage délibéré du dialecte confortait l’hypothèse que le contenu devait être strictement privé, et le fait qu’on tînt ce document à l’abri des regards traduisait aussi, à l’évidence, la volonté d’en protéger le secret.
On y évoquait, donc, l’existence d’une Tavuletta di bussu dissimulée sous la pierre de seuil de la chapelle San Cassianu, aux confins de la seigneurie de Tallà. Les linguistes sollicitèrent aussitôt leurs collègues archéologues pour diligenter une fouille, et effectivement, trois mois plus tard, le descellement du palier de la ruine de San Cassianu mit au jour, nichée au fond d’une petite cache oblongue creusée à même la roche, une tablette en buis enroulée avec application dans une toile de lin pulvérulente. On se hâta de la soumettre au professeur André M., éminent romaniste et spécialiste de la Méditerranée médiévale, afin de déchiffrer les inscriptions qu’elle portait.
Son diagnostic ne manqua pas de surprendre. Il s’agissait, en somme, d’une sorte de nomenclature établie sur quatre colonnes pour une cinquantaine de lignes, qui semblait constituer une table de correspondance entre des mots rédigés en vernaculaire corse et des équivalents dans une langue archaïque non identifiée. Le professeur M., certain d’être en présence d’une nouvelle pierre de Rosette, demanda l’avis d’un confrère sarde qu’il savait très frotté en langues anciennes. À l’issue d’une consultation préliminaire, ce dernier lui fit remarquer que le mystérieux idiome présentait des similitudes patentes avec le proto-sarde, une langue conceptuelle supposée avoir été celle des peuples nuragiques.
Emportés par l’exaltation, les linguistes corses s’emparèrent de la nouvelle en célébrant le surgissement inespéré de ce qui faisait encore défaut à la langue corse pour asseoir sa légitimité immémoriale et sa singularité, à savoir un proto-corse s’exonérant de la théorie des substrats. Les ressemblances avec le proto-sarde permirent de mettre en évidence le lien sémitique nécessaire à la confirmation d’une occupation phénicienne, et les corrélations nouées avec les radicaux de Pokorny ou les trilittères de Lamotte donnèrent enfin du sens aux conjectures aryanisantes dont beaucoup s’étaient moqués jusqu’alors.
La politique s’en mêla. L’événement devint un fait de société, alors qu’à l’Assemblée on débattait de la place du corse dans l’enseignement public, de l’obligation de son apprentissage et de son inscription dans la Constitution. Les chamailleries relatives à la diversité dialectale cédèrent le pas à un consensus sur l’émergence d’une variété dite haute, qu’on décida d’adosser au principe de ce fonds plurimillénaire irréfragable. Ceci jouait le premier mouvement de la reconnaissance officielle, corollaire immédiat de la normalisation. Une Corse dotée d’une langue officielle normalisée, aux origines antédiluviennes par surcroît, pouvait alors prétendre à cette autonomie qu’elle réclamait à hauts cris, et d’aucuns laissèrent entendre qu’il ne lui aurait manqué qu’un gisement de pétrole au large de ses côtes pour accéder à l’indépendance totale…
Craignant un soulèvement, l’État procéda comme à son habitude en pareil cas : il doubla son effectif militaire sur l’île et brandit la menace d’un couvre-feu. La Tavuletta di bussu, opportunément rebaptisée « tablette de San Cassiano », fit l’objet d’une confiscation arbitraire déguisée en transfert patrimonial : on la dépaysa dans un obscur musée de province, espérant ainsi la prémunir contre tout fanatisme. Mais le mythe poursuivit son œuvre, avec d’autant plus de ferveur qu’on avait injustement séquestré le fétiche pour l’arracher à l’affection de ses adorateurs. Des manifestations se tinrent, des attentats eurent lieu, des élus durent prendre position, les plus déterminés appelant à l’insurrection, les plus placides exhortant au calme ― jusqu’au jour où tout s’effondra.
En mai 1990, atteint d’un cancer et agonisant, Jean F. convoqua à son chevet un journaliste de la presse locale pour confesser la supercherie et expliquer dans le moindre détail comment, avec la complicité d’un contrefacteur de génie, il avait fabriqué le parchemin, la tablette, la toile en lin, et élaboré les textes sur lesquels la sagacité des meilleurs experts avait achoppé. Au journaliste qui souhaitait connaître les motifs de cette mystification, il invoqua, tout uniment, son amour pour la langue corse et son désir de lutter contre l’ennui par la facétie. ◼